La science du comportement (‘ilm al-mu’âmalât) a pour objet la science des états spirituels du cœur, comme la crainte, l’espérance, le contentement, la véracité, la sincérité etc… Grâce à cette science, les grands savants ont atteint les sommets et par sa réalisation, ils ont obtenu la notoriété. Il en est ainsi des grands noms comme Sufyân al Thawri, Abu Hanifa, Malik, al-Shafi i et Ahmad ibn Hanbal.

Le rang de ceux qu’on appelle les fuqahâ‘ et les savants a été inférieur par rapport à ces stations sublimes parce que ces derniers se sont occupés surtout des formes du savoir sans s’imposer l’obligation d’atteindre personnellement ses réalités et d’agir selon ses exigences et ses subtilités.

Ainsi tu vois le faqih ergoter des termes techniques comme le dhihâr (le fait de répudier sa femme) al-li’ân (le fait de se maudire), al-sabq (la prééminence), al-ramy (l’accusation), et se lancer dans des détails dont il ne se sert pas pour ses consultations juridiques parfois durant toute sa vie. Mais il ne parle pas de la sincérité et ne met pas en garde contre la duplicité qui constitue pour lui une obligation individuelle dont la négligence peut conduire à sa perte, tandis que sa spéculation sur des termes techniques relève de l’obligation communautaire. D’ailleurs, si l’on interroge ce faqih sur la raison qui l’amène à s’abstenir de réclamer des comptes à l’âme en matière de sincérité et de duplicité, il ne peut pas répondre. Mais si on l’interroge sur la raison pour laquelle il s’occupe des questions comme al-li’ân (le fait de se maudire mutuellement entre époux) ou al-ramy (l’accusation) il répond qu’il s’agit d’une obligation communautaire, ce qui est parfaitement vrai. Sauf qu’il oublie que le calcul est également une obligation communautaire. Pourquoi ne s’en occupe-t-il donc pas? En fait c’est son âme qui l’égare. Car ce qu’elle vise comme duplicité et fatuité s’obtient par la dispute et la controverse et non pas par la pratique du calcul.

Sache donc que bien des termes ont été modifiés et altérés pour aboutir en fin de compte à des significations différentes de celles que visaient les anciens pieux. Il en est ainsi du mot fiqh. En effet, on a réduit le sens de ce terme pour ne plus désigner que la connaissance des ramifications et des questions de détail alors qu’au premier siècle de l’Islam le mot fiqh portait sur la voie de la vie future, sur la connaissance subtile relativement aux fléaux qui menacent l’âme humaine, sur ce qui corrompt les œuvres, sur la force de la vision globale pour mépriser le bas-monde, sur la grande aspiration aux béatitudes de la vie future et sur l’empire de la crainte sur le cœur. Voilà pourquoi, pour al-Hasan al-Basri, le faqih est celui qui renonce au bas monde, désire la vie future, se montre clairvoyant pour tout ce qui touche sa foi, observe avec régularité l’adoration de son Seigneur, fait preuve de beaucoup de scrupule, cesse de s’attaquer à l’honneur des musulmans, ne touche pas à leurs biens et leur prodige de bons conseils.

C’est ceux que les anciens pieux préféraient davantage donner au vocable fiqh le sens de science qui embrasse la vie future, parce ce qu’à cette époque inaugurale ce mot ne désignait pas spécifiquement les fatwà (consultations juridiques) mais les embrassait d’une manière globale et générale. C’est cette spécialisation qui a généré une sorte d’ambivalence qui a poussé les gens à se consacrer à la science formelle des fatawa et à se détourner de la science du comportement relativement à la vie future.

Il en va également du mot ‘Ilm (science). A l’origine ce terme s’appliquait à la connaissance de Dieu et de Ses signes, c’est-à-dire Ses bienfaits et Son agir à l’égard de Ses serviteurs. Mais on l’a réduit à une simple spécialité et on l’a réservé en général au spécialiste qui traite des questions juridiques du fiqh même s’il ignore tout de l’exégèse et des récits traditionnels.

Il en va de même du vocable al-tawhîd (l’affirmation de l’unicité divine) qui était à l’origine une allusion au fait que toutes les choses procèdent de Dieu -qu’Il soit exalté- afin que cette vision puisse permettre de se détourner totalement des moyens seconds (al-asbâb) et des méditation, et pour que cela conduise au tawakkul (le fait de s’en remettre en toute confiance à Dieu) et au contentement. Mais ce terme est réduit maintenant à une sorte de discours technique sur les usûl (fondements/principes). Ce qui constituait une aberration pour les pieux. Il en va de même des mots tadhkir (rappel) et dhikr (invocation et mention de Dieu). Dieu -qu’Il soit exalté- a dit : « Avertis les hommes car le Rappel est utile aux Croyants » (Coran : LI-55). Le Prophète -que Dieu lui accorde la grâce et la paix- a dit : « Lorsque vous passerez près des jardins du Paradis, installez-vous pour vous y repaître. Les gens présents ont demandés : Quels sont les jardins du paradis ? Il a répondu :   Ce sont les sciences consacrées au dhikr« . Mais on a ramené cela à des simples contes qui, de nos jours, sont remplis d’aberrations et de comportements extatiques.  Du reste celui qui s’emploie, dans ses exhortations, à évoquer les récits des anciens, doit savoir que la plupart des histoires qu’on raconte à ce sujet ne sont pas solides, comme ce qu’on rapporte à propos du Prophète Yûsuf (Joseph) -que la Paix soit sur lui -qui aurait enlevé sa ceinture, ou le fait qu’il aurait vu Ya’qûb (Jacob) se mordre la main, ou à propos de David qui aurait envoyé Ourya à la mort. Ce genre d’histoires est nuisible pour l’entendement.

Pour ce qui est des aberrations et des comportements extatiques, c’est ce qui nuit le plus aux gens du commun, parce qu’il porte sur l’évocation de l’amour, de la communion dans l’amour et des douleurs de la séparation. Or la plupart des assistants sont des gens grossiers dont l’intérieur est rempli de désirs et d’amour des images. Aussi ce genre d’attitudes aberrantes ne touche dans leurs coeurs que ce qui est bien imprimé dans leurs âmes, ce qui enflamme leurs désirs et les amène à pousser des cris devant ces spectacles. Or tout ceci est très nocif. Il arrive aussi que ces extases aberrantes renferment de fausses prétentions en matière d’amour de Dieu -qu’Il soit exalté-. Ce qui représente un grand dommage. Ainsi certains, qui participaient à ces extases, ont abandonné leurs champs et ont cédé à ce genre de prétentions. Il en va de même enfin du mot hikma (Sagesse). Or la sagesse c’est à la fois la science et sa pratique. Ibn Qutayba disait : « L’homme ne devient sage que s’il unit la science et la pratique ». Mais à notre époque ce mot de Hikma s’applique au médecin et à l’astrologue.

Extrait du livre de Ibn Qudâma – Revivification de la Spiritualité Musulmane – éditions IQRA

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