Au  moment où nous observons des développements politiques tant en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique du Nord, aussi bien qu’au Moyen Orient, il est essentiel de prendre pleinement en compte “l’équation salafi”, qui pourrait bien s’avérer être un des défis religieux et politiques les plus cruciaux des années à venir. Un an après le réveil arabe, les organisations et les partis politiques salafi sont en train de jouer un rôle de plus en plus actif dans toute la région du MENA. Les organisations salafi saoudiennes et qataries sont très actives sur le plan national et international. Elles soutiennent d’autres groupes salafi à travers le monde, en Afrique de l’Ouest (au Sénégal, Mali, Niger, Nigeria, etc.), en Afrique du Nord (au Maroc, en Algérie, en Tunisie), ainsi qu’à travers le Moyen Orient et en Asie (en Egypte, au Liban, en Indonésie, Malaisie, etc.), et ce y compris jusqu’aux pays européens et américains

Leur soutien est avant tout idéologique et financier, visant à propager un message particulier de l’islam au moyen de livres, de brochures, de conférences et de la construction de mosquées et d’institutions.

Toutes les organisations salafi ont en commun une approche extrêmement littéraliste des sources scripturaires, en se focalisant habituellement sur les dimensions visibles des références islamiques (règles et jurisprudence, fiqh) dans la vie quotidienne : comportement licite ou illicite (halal et haram), codes vestimentaires, rites, etc. L’approche salafi littéraliste gagne du terrain dans de nombreux pays (y compris en Occident) ainsi que parmi les jeunes, dû au fait qu’elle promeut une compréhension de l’islam qui se réduit à une vision en noir et blanc (halal-haram). Les musulmans, affirment-ils, doivent s’isoler des sociétés environnantes corrompues, et éviter l’engagement politique. Cette vision binaire du monde (les musulmans contre les autres, le bien contre le mal, la pureté religieuse protégée contre l’engagement politique corrupteur) a façonné, à travers les années, un état d’esprit religieux basé sur l’isolement, la défensive et des jugements virulents (qui fait partie de l’islam par opposition à qui est un dangereux novateur, ou se trouve même relégué hors de la foi). La grande majorité des salafi n’est pas allée plus loin que ces jugements théologiques : une toute petite minorité (évoluant en réseaux fermés et marginalisés), ayant le même état d’esprit binaire, a transformé l’attitude défensive en activisme politique agressif et parfois violent, se donnant le titre de jihadistes salafistes (as-salafiyya al-jihadiyya). Il n’y a clairement aucun lien idéologique et organisationnel entre les salafi littéralistes et les salafistes jihadistes, mais ces derniers ont porté dans la sphère politique le même état d’esprit que l’on trouve parmi les littéralistes en ce qui concerne les questions de comportement (y ajoutant la justification de la violence envers les régimes non-islamiques et “corrompus”).

Mais ces dernières années et ces derniers mois, nous avons pu constater un changement dans l’engagement politique des salafi littéralistes. Après avoir refusé durant des décennies la participation politique – assimilant la démocratie avec le kufr (le rejet de l’Islam) – ils s’engagent désormais en politique. L’Afghanistan, dans les années quatre-vingt-dix, fut un laboratoire déterminant où les Talibans (des traditionalistes qui furent dans un premier temps également opposés à la participation politique) devinrent la principale force de résistance à la domination russe, soutenus tant par le gouvernement saoudien que par le gouvernement des Etats-Unis. Aujourd’hui, nous assistons, comme on le voit en Egypte et en Tunisie, à l’émergence d’organisations salafi littéralistes actives et plutôt efficaces, ainsi que des partis politiques qui jouent un rôle critique en créant des débats et en modifiant l’équilibre politique au sein des pays concernés.

Les Etats-Unis ainsi que les pays européens n’ont aucun problème à négocier avec la sorte d’islamisme promue par les salafi littéralistes que l’on trouve dans de nombreuses pétromonarchies : ces régimes peuvent bien s’opposer à la démocratie ainsi qu’au pluralisme, ils n’entravent néanmoins d’aucune manière les intérêts économiques et géostratégiques occidentaux dans la région, ou au niveau international. Ils comptent même sur le soutien de l’Occident pour survivre : cette dépendance utile est suffisante à l’Occident pour justifier une alliance objective – avec ou sans démocratie.

L’administration des Etats-Unis, ainsi que d’autres pays européens sont pleinement conscients que les organisations salafi, basées en Arabie Saoudite, au Qatar ou ailleurs au Moyen-Orient, investissent des millions dans des “pays libérés” et en particulier récemment en Tunisie, en Libye et en Egypte (un rapport de la RAND Corporation* a mentionné un chiffre impressionnant : 80 million de dollars US investis avant les élections pour la seule Egypte). Pourquoi, se demande-t-on, les pays occidentaux apportent-ils un soutien direct et indirect aux idéologies islamistes qui sont de toute évidence en désaccord avec les leurs ? Après près d’un siècle de présence active au Moyen Orient, et en particulier après la Première Guerre Mondiale, des administrations américaines successives, ainsi que leurs homologues européens, ont mieux compris comment elles peuvent gérer et tirer profit de la relation qu’elles entretiennent à la fois avec les pétromonarchies et avec l’idéologie salafi que ces dernières produisent et propagent. Les bénéfices sont triples :

1. Les pétromonarchies et leur idéologie salafi sont avant tout intéressés par le pouvoir politique et la crédibilité religieuse. Elles se focalisent – d’une manière conservatrice et rigide – sur les apparences politiques et des détails sociaux et juridiques ; mais d’un point de vue économique ce sont des libéraux, des capitalistes qui se soucient peu de la référence éthique de l’islam au sein de l’ordre du monde économique néolibéral. En effet, ils le font même progresser.

2. Encourager les tendances salafi au sein des sociétés à majorité musulmane aide à la fois à créer des divisions au sein de ces sociétés et à empêcher les courants et mouvements réformistes potentiels critiques envers les politiques occidentales (islamistes réformistes, gauchistes ou même certains cercles soufis traditionnels) de gagner une crédibilité religieuse immédiate et naturelle (et une forte majorité au sein de leurs sociétés). Au lieu d’entrer dans un conflit frontal (ce qui, au contraire, unirait les musulmans), la stratégie la plus efficace pour l’Occident consiste à diviser les musulmans sur le fait religieux lui-même : en d’autres mots transformer la diversité naturelle entre les musulmans en un instrument de division efficace et utile.

3. La résurgence salafi crée des problèmes et une tension au sein de la tradition sunnite, ainsi qu’entre musulmans sunnites et chiites, étant donné que ces derniers sont considérés comme étant déviants par les littéralistes. La fracture sunnites-chiites au Moyen Orient est un facteur essentiel dans la région, en particulier quand on analyse la façon dont l’Occident et Israël profèrent des menaces contre l’Iran et la nature de la répression en cours en Syrie. La division est profonde, même en ce qui concerne la résistance palestinienne qui, durant des années, avait unifié les musulmans au nom de la résistance légitime. Désormais, la division est la règle, à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur, étant donné que l’activisme salafi (qui se soucie peu de la cause palestinienne) s’intensifie parmi les sunnites, tout comme entre sunnites et chiites.

Cette alliance stratégique avec les salafi littéralistes, tant sur le terrain religieux que sur le terrain politique, est essentielle pour l’Occident, car il est le moyen le plus efficace de garder le Moyen Orient sous contrôle. Protéger les pétromonarchies ainsi que leur idéologie religieuse tout en divisant les forces politiques capables d’unifier (telles que des alliances entre les laïques, les islamistes réformistes ou l’émergence d’un front uni contre la politique israélienne) oblige à miner les pays à majorité musulmane de l’intérieur. Les pays du nouveau Moyen Orient, tout comme ceux d’Afrique du Nord et de l’Ouest, sont confrontés à de graves dangers. Le facteur religieux devient un facteur essentiel et si les musulmans, les savants, les dirigeants religieux et politiques, ne travaillent pas à plus de respect mutuel, à l’unité et à la diversité acceptée, il est évident qu’il n’y aura pas de printemps arabe ou africain couronné de succès.

Les musulmans, et leur mauvaise gestion et faiblesse internes seront exploitées pour protéger Israël d’un côté et rivaliser avec la Chine et l’Inde de l’autre. Les pays à majorité musulmane devraient chercher à exister en tant que sociétés indépendantes qui ne continuent pas à servir des objectifs cyniques dissimulés. Les musulmans ont la responsabilité de ce choix, de crainte de finir divisés au nom même de cette même religion qui les appelle à s’unir.

*RAND est l’acronyme de Research ANd Developement (Recherche et Développement)

Tariq Ramadan
Source : Site officiel de Tariq Ramadan  : www.tariqramadan.com

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