Les expressions des spécialistes des fondements du droit musulman concernant les finalités et les intérêts pourraient laisser entendre que leur attention est orientée principalement vers l’individu mais pas assez vers la société. Ils pourraient alors se justifier en disant que les sociétés sont constituées d’individus, et donc si l’individu est bon, toute les sociétés seront saines, et les individus ne peuvent êtres sains que si nous préservons les éléments fondamentaux de leur vie spirituelle et profane, morale et matérielle.

Quelque soient leurs justifications, il importe d’affirmer que la législation musulmane accorde un grand intérêt à la société de même qu’elle accorde un intérêt à l’individu. Elle établit un équilibre parfait entre l’individu et la société.

Les valeurs sociales suprêmes

Il est notoirement établi que la législation musulmane accorde un grand intérêt aux valeurs sociales suprêmes les considérant comme faisant partie de ses finalités fondamentales comme l’indiquent les textes transmis d’une manière notoire « moutawtir » et les différentes prescriptions juridiques. Parmi ces valeurs :

  • L’équité et la justice
  • La fraternité
  • La solidarité
  • La liberté
  • La dignité
La « shari’a » est justice

Nous allons nous contenter de développer la valeur de la justice, car sans la justice les autres valeurs ne pourraient se réaliser.

L’établissement de la justice est l’objectif visé par le message divin et par l’envoi des messagers : « Nous avons effectivement envoyé Nos messagers avec des preuves évidentes, et fait descendre avec eux le livre et la balance, afin que les gens établissent la justice » (57 :25), « Dis : Mon Seigneur a commandé l’équité » (7 :29), « Certes Allah commande l’équité et la bienfaisance » (16 :90)

Justice avec soi en observant les prescriptions divines : « Quiconque cependant transgresse les lois d’Allah se montre injuste envers lui-même » (65 :1)

Justice envers Dieu : « Ne donne pas d’associé à Allah, car l’association à Allah est vraiment une injustice énorme » (31 :13)

Justice avec autrui sans pencher en faveur d’un proche poussé par les sentiments : « Ô les croyants ! Observez strictement la justice et soyez des témoins véridiques comme Allah l’ordonne, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos père et mère ou proches parents » (4 :135)

Ne pas prendre position contre un adversaire par sentiment d’animosité « Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Pratiquez l’équité ; cela est plus proche de la piété » (5 :8)

Justice dans les paroles : « Et quand vous parlez, soyez équitables, même s’il s’agit d’un proche parent » (6 :152)

Justice dans le témoignage : « Et prenez deux témoins intègres (justes) parmi vous comme témoins » (65 : 2)

Justice dans le jugement : « Et quand vous jugez entre les gens, jugez avec équité » (4 :58).

Par ailleurs, les hadiths authentiques insistent sur la valeur de la justice dans la politique et la gouvernance et mettent en évidence le mérite du gouvernant juste qui sera ressuscité à l’ombre de Dieu le jour où n’y aura d’autre ombre que le sienne.

Justice dans la vie familiale : « Et si vous craignez de ne pas être juste envers les orphelins … il est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais si vous craignez de ne pas être justes avec celles-ci, alors une seule » (4 :3).

La justice dont il est question ici est la justice externe à la portée des hommes, et non l’équité au niveau des sentiments que l’être humain ne peut contrôler. C’est dans ce sens que Dieu dit : « Vous ne pourrez jamais être équitables entre vos femmes, même si vous en êtes soucieux. Ne vous penchez pas tout à fait vers l’une d’elles, au point de laisser l’autre comme en suspens » (4 :129)

Justice avec les musulmans et les non-musulmans de la même façon car la justice ne peut être sujet à la divisibilité ni au changement. Dieu dit : « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures, car Allah aime les équitables » (60 :8)

Dieu a ainsi associé la bienfaisance à l’équité à l’égard des non-musulmans, Il justifie ceci par le fait que Dieu aime les équitables, or cette justification indique que cette prescription est immuable qui ne peut être ni modifié ni abrogé.

C’est une justice dans toute les situations y compris en temps de guerre : « Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent et ne transgressez pas. Certes, Allah n’aime pas les transgresseurs » (2 :190).

De même que Dieu aime les équitables, Il n’aime pas les transgresseurs ni les injustes, car l’un de Ses noms est le « Juste ». Il s’est interdit l’injustice et a interdit à Ses serviteurs de se livrer à l’injustice les uns envers les autres.

Quiconque médite les différentes prescriptions de la législation « shai’a » constate qu’elles établissent la justice dans tous ses domaines : dans les transactions financières, dans le mariage et le divorce, dans le code pénal, dans le domaine politique, dans le relations entre les individus, entre l’individu et la famille, entre l’individu et la société, entre l’individu et l’état, entre l’état musulman et les états étrangers, en temps de paix ou de guerre. La justice est donc une finalité fondamentale  qui ne peut être remise en question quelque soient les situations.

La justice est divisée en trois catégories principales :

  • La justice judiciaire : qui met au même pied d’égalité le noble et le simple citoyen. C’est dans ce sens que le prophète (saws) dit : « Si Fatima, fille de Mohammad (saws) venait à voler, je lui trancherais la main ».
  • La justice sociale : qui concerne la distribution des richesses de manière à ce qu’une minorité ne s’accapare pas des richesses en privant les autres catégories de la population. Au contraire, c’est une justice qui privilège les classes les plus faibles dans la distribution des revenus de l’état à l’instar des revenus du gaz, du pétrole … « afin que cela ne circule pas parmi les seuls riches d’entre vous » (59 : 7)
  • La justice internationale : qui organise les relations entre l’état musulman et les autres états en temps de paix et de guerre. L’islam ordonne ici le respect des engagements et des traités et l’établissement de la paix.

En outre, la législation « shari’a » interdit l’injustice sous toutes ses formes, et dans tous les domaines. Elle soutient l’opprimé contre l’oppresseur, quelque soit cet opprimé, en particulier si cet opprimé est parmi les plus faibles à l’instar du citoyen face à l’état, le pauvre face au riche, l’employé face au patron, la femme face à l’homme, l’enfant face à l’adulte, l’étranger face aux sédentaires et le non-musulman vivant en terre d’islam face au musulman.

Il ne faut pas comprendre ici que la défense du plus faible consiste à être d’une manière permanente de son côté même si ce dernier à tort. L’islam ne pourrait accepter une telle chose. L’islam réfute l’idée de la lutte des classes. L’islam établit la justice de Dieu pour tous. La législation se tient aux côtés du plus faible lorsque celui-ci est opprimé pour lui faire valoir ses droits, de même qu’elle soutient l’injuste en l’empêchant de faire preuve d’injustice comme l’indique le hadith suivant : « Soutiens ton frère qu’il soit oppresseur ou opprimé » Les compagnons dirent : « Ô Messager de Dieu ! Nous le soutenons certainement s’il est opprimé, mais comment le soutenir s’il est injuste ? » Il dit : « Tu l’empêches d’être injuste, et c’est de cette façon que tu le soutiens ».

La « shari’a » interdit même l’injustice envers les animaux. Une décision judiciaire peut contraindre un propriétaire de nourrir ou prendre soin de son animal.

Ibn al-Qayyim dit : « La shari’a » est justice dans sa totalité, miséricorde dans sa totalité, bénéfique dans sa totalité, si une question dévie de la justice vers l’injustice, de la miséricorde vers son contraire, de l’intérêt au préjudice, elle ne fait certainement pas partie de la « shari’a », même si l’on tente de l’y introduire par interprétation »[1]

Moncef Zenati d’après « madkhal lidirasat ash-shari’a al-islamiyya » (Introduction à l’étude de la législation musulmane) de Dr. Youssef al-Qaradawi


[1] – « i’lam al-mouwaqqi’in » d’Ibn al-Qayyim tome III

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