Il n’est point d’œuvres, d’entreprise importante qui ne soit régie, gérée par des comptes rigoureux destinés à en déterminer les recettes et les dépenses, les pertes et les bénéfices. Or, il existe une exception : la vie de l’homme, qui est seule à se dérouler de façon ambiguë, avec des hauts et des bas plutôt imperceptibles.

Qui parmi nous songe à tenir un livret où consigner les actions bonnes ou mauvaises qu’il fait ou ne fait pas ? Question de s’apercevoir de temps en temps de son avoir en matière de bien et de mal, de son lot en bénéfices ou en pertes ?

A supposer que, dans notre existence, il nous fût loisible d’aller à l’aveuglette et d’agir à notre gré, impunément, nous aurions le droit de gâcher notre vie, par folie ou ineptie, tout comme un sot gaspille sa fortune, de faire abstraction du passé, de ses expériences et ses enseignements, de se lancer vers l’avenir avec insouciance, sans la moindre crainte de nous méprendre… Serait- ce concevable, alors que les anges scribes consignent avec rigueur, les plus insignifiants de nos actes ? Tout un registre, préparé, élaboré à notre intention :  » Et on posera le registre. Alors tu verras les criminels, anxieux de ce qu’il y a dedans, dire : « Malheur de nous ! Qu’a-t-il, ce rôle, à n’omettre chose petite ou grande, qu’il ne les compte ? » « Et ils trouveront présent tout ce qu’ils auront œuvré. Or ton Seigneur ne manque à personne » (Sourate 18, Verset 49).

Ne devrions-nous pas, nous les premiers, nous enquérir de ce répertoire  qui ne regarde  que notre personne ? Ne devrions-nous pas avoir le cœur net sur la justesse de nos actes ? A vrai dire, c’est un signe de mauvaise augure que d’errer dans les sentiers de la vie, indifférent à son passé, son présent et son futur, et de se contenter de jeter un bref coup d’œil à quelques besognes ou à certaines questions de conséquence.

Une telle errance est considérée par le Coran, comme un comportement plutôt bestial, propre aux hypocrites, natures dépourvues de finesse, de sagacité et de certitude :  « Ne voient-ils pas que chaque année on les éprouve une ou deux fois? Malgré cela, ils ne se repentent, ni ne se souviennent » (Sourate 9, Verset 126).

Les éducateurs musulmans sont unanimes à estimer nécessaire pour tout un chacun de faire son examen de conscience, conformément à l’esprit de l’Islam, que traduit cette affirmation du Prophète : « Demandez des comptes à vous-mêmes avant qu’ils ne vous soient demandés. Soupesez vos actes avant qu’ils ne le soient malgré vous « .1

Selon un autre hadith,  » l’homme perspicace est celui qui demande des comptes à lui-même et œuvre pour l’au-delà ; l’inepte est celui qui suit ses fantaisies et se contente de vœux pieux « .2

De la surveillance de soi (murâqaba) et de l’examen de conscience (muhâsaba), lesdits érudits nous ont légué une littérature foisonnante.

D’après Ibn Al-Muqaffa’, l’homme devrait noter l’ensemble de ses actes dans un livret, en réservant la page de droite aux bonnes actions, celle de gauche aux mauvaises.

Dale Carnegie, quant à lui, opte pour la consignation des seuls méfaits, étant donné que ce qui intéresse l’homme au premier chef, c’est d’éviter ses erreurs passées.  » Dans un des placards de mon bureau, précise-t-il, je garde un registre privé intitulé : Mes bévues. De ces bévues consignées certes avec exhaustivité, certaines, je les ai dictées à mon secrétaire, d’autres, je les ai notées moi-même, la honte m’ayant empêché de les révéler à autrui. Si j’étais vraiment sincère, le registre – ô combien bourré de sottises ! – serait plus épais. Lorsque je sors mon livret pour y relire la liste de mes autocritiques, j’ai chaque fois l’impression de pouvoir braver les problèmes les plus ardus, éclairé, armé que je me sens des leçons de ce passé consigné. Jadis, j’avais coutume d’imputer aux autres la responsabilité des problèmes auxquels je me heurtais. Or avec l’âge et le recul, avec la sagacité accrue qui en découle, m’est avis, je me suis aperçu que j’étais seul responsable du mal dont j’ai pu souffrir. Je pense d’ailleurs que bien des gens, au terme de leur examen de conscience, parviennent à cette même conclusion. Ainsi, Napoléon avouait-il dans son exil à l’île de Sainte-Hélène :  » Personne d’autre que moi n’est responsable de ma chute. J’ai été mon plus grand ennemi. « 

Tout jeune, je pratiquais mon examen de conscience avec rigueur… Je me fixais des stratégies à courte échéance pour me débarrasser des habitudes et des conduites que je trouvais répréhensibles. Je me rappelle avoir fait usage d’un mémento dans lequel je notais les différents stades que je vivais sur les plans mental et psychologique, quoique, finalement, je n’aie pu persévérer dans cette pratique.

Cet échec provient de ce que je cherchais à obtenir des résultats concrets avec trop de hâte, alors que la conjoncture que je vivais chaque fois n’y était nullement favorable. Si bien que dans un élan de désespoir, je finis par déchirer ce carnet ; car ayant considéré ses pages, où je décrivais fidèlement mon état, j’ai conclu qu’elles ne reflétaient aucun progrès. On aurait dit le dossier d’un patient dont l’état de santé ne change point en dépit de toute la sollicitude que l’on lui prodigue.

A présent, je me rends comptes de mon erreur : de mon attitude quelque peu bornée, de cette promptitude avec laquelle je voulais réaliser des résultats tangibles. Ce faisant, je semblais méconnaître ou ignorer  délibérément la complexité de l’âme humaine ainsi que les aléas et les entraves multiples propres à l’existence qui nous entoure.

J’étais pareil au nageur qui avance à contre-courant : rien qu’en se maintenant en place, il aura bien fait ; du moins aura-t-il évité de reculer ou de se noyer… C’est là un brin de succès qui, avec de la ténacité et la patience, se verra couronné par une réussite plus complète.

Une telle leçon m’avait échappé lorsque j’étais un adolescent féru de vertu et de perfection, épris de valeurs sublimes. La raison en est que notre pays souffre d’une carence flagrante en bons éducateurs.

Il advint dans notre village – j’étais alors encore lycéen – que le bruit courut  de l’apparition de fantômes nocturnes. Je fus d’abord angoissé d’entendre parler de ces êtres mystérieux. Mais aussitôt je trouvai révoltante l’idée de céder à pareille appréhension, qui devrait demeurer étrangère à tout croyant. Car un bon croyant ne saurait craindre un autre être que le Créateur… Autant discipliner cette âme pusillanime ! Mais comment ? En la contraignant à affronter ce qu’elle redoute. Ainsi, après le dîner, je perçai tout seul les ténèbres de la nuit qui enveloppait le village et les champs alentour. Je m’engageai dans les ruelles, les yeux vigilants, attentifs à tout mouvement, le cœur battant la chamade. Cette randonnée nocturne, que j’ai maudite du tréfonds de mon cœur, me semblait cependant indispensable. J’avais pris la détermination de pénétrer dans les cimetières par un chemin et d’en sortir par un autre, et de refaire pendant plusieurs nuits cette balade sinistre, jusqu’à chasser de mon âme cet effroi honteux et dégradant.3

En matière d’entrainement psychologique, je tombais bien des fois dans l’outrance et l’abus, dépourvus que nous étions de bons éducateurs, ou d’une culture à même de nous  éclairer, de nous mettre sur la bonne voie. Or, en dépit des séquelles que ces pénibles tentatives ont laissé sur mes nerfs, je ne regrette point d’avoir déployé tant d’efforts, que ce fût à tort ou à raison. Mieux vaut, en effet, procéder à son propre examen de conscience avec une rigueur excessive que se laisser aller trop librement.

Dans notre culture musulmane, le legs du soufisme eut été d’un grand intérêt éducatif s’il préconisait un examen de conscience sagace, propre à débarrasser  l’âme de ses tares et à la hisser, autant que possible, vers l’horizon du sublime. Seulement, les ouvrages mystiques nécessitent un examen et un tri exhaustifs. Il n’est pas rare, dans une telle littérature, que le mal soit pris pour le remède !

Se trouvent ainsi confondues drogues mortelles et guérison réelle. Se trouvent ainsi côte à côte les divagations des fous, déments, ineptes et les paroles des sages et des philosophes.

A cet égard, Dale Carnegie s’est montré aussi clairvoyant que les sages mystiques lorsqu’il a souligné, dans son récit relatif à un homme d’affaires américain, la nécessité de se contraindre à l’examen de conscience. Ce personnage, nommé H. P. Howell, réservait l’après-midi de chaque samedi à une reconsidération de ses propres actes, passant au crible toute entrevue, toute discussion, tout travail effectué. Et de s’interroger :  » Quelle erreur ai-je commise ? Quel succès ai-je réalisé ?  » etc.  Selon toute vraisemblance, précise Carnegie, Howell a emprunté ce procédé d’examen de conscience à Benjamin Franklin, à cette différence près que ce dernier n’attendait pas la fin de la semaine, mais s’imposait chaque nuit le procès impitoyable de sa conscience. Il en a déduit qu’il avait treize graves défauts, dont voici les trois plus importants : gaspiller son temps ; s’occuper de choses banales ; entrer dans des discussions inutiles avec les autres.

Dans l’esprit de Franklin se fixa donc l’idée qu’il ne pourra guère avancer dans la vie tant qu’il ne sera pas venu à bout de ces erreurs. Aussi résolut-il de consacrer une semaine pour éradiquer chacune de ses imperfections. Et de s’employer à noter dans un cahier particulier les points qu’il avait marqués ou perdus face à ses défauts. Durant plus de deux ans, cet homme persévéra dans son combat contre ses défauts. Point étonnant donc qu’il soit devenu une des sommités de l’Amérique… »

A vrai dire, éduquer l’âme en l’exerçant à la vertu et la perfection, en la  détournant de l’égarement et du vice, voilà qui requiert un effort constant d’autocritique et de contrôle de soi. Car on ne saurait prétendre bâtir à coup d’improvisation rapide, avec nonchalance et légèreté, une nouvelle demeure sur les ruines  d’une autre. Que dire donc de la formation de tout un caractère et l’édification de tout un avenir ? Une telle entreprise peut-elle être le fruit de l’insouciance et l’inconséquence ? Non. Il est nécessaire de passer par un examen rigoureux, un calcul vigilant, des comparaisons, des notes…

Pour quiconque veut tirer parti de son passé et de sa vie en entier, discipline et fermeté dans le traitement de soi-même sont de mise. A cet effet, il convient de prendre note méticuleusement, dans un cahier transparent, de tous ses bienfaits et ses méfaits. De quoi vaincre l’oubli inhérent à la nature humaine.

Par cheikh Mohamed Ghazali

1-At Tirmidhî

2-Al-Mundhirî

3-D’après la Sunna, ce genre de randonnée solitaire est prohibé.

Enregistrer

1 commentaire

  1. As salam alaykum,

    Barrak Allahou fikoum pour la qualité de vos articles, ils sont vraiment profitables… Jazzak Allahou kheyran. Bonne continutation à vous insha Allah

    qu’Allah vous protège et vous facilite,

    wa Salam

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Votre Nom