On a beaucoup et longtemps parlé de la question de la résidence du musulman en dehors des pays musulmans. Nous avons, par ailleurs, entendu des avis caractérisés par un rigorisme absolu, imposant à tout musulman vivant dans un pays non-musulman, de le quitter immédiatement conformément à un hadith qu’on rapporte à ce sujet dans lequel le Prophète (saws) dégage sa responsabilité de tout musulman résidant parmi les idolâtres. Ces avis ont suscité une gêne chez beaucoup de musulmans.

Ce que nous pensons, c’est que ce sujet mérite une réponse détaillée.

Sans aucun doute, il n’est pas permis au musulman de vivre parmi les non-musulmans sans son identité musulmane, sauf pour quelqu’un qui ne peut pas faire autrement. La raison étant la possibilité ou l’impossibilité pour le musulman de préserver sa vie et sa religion ainsi que la vie et la religion de ceux dont il a la charge, à l’instar de sa famille. Par conséquent, s’il se trouve dans un environnement dans lequel il craint pour sa vie, sa religion ou sa famille, l’obligation qui lui incombe est de le quitter pour un autre environnement meilleur, qui lui permettrait de préserver tout cela. Il ne lui est alors pas permis de résider dans l’environnement dans lequel il craint la corruption de sa religiosité et l’atteinte à sa vie.

Dieu dit : « Ceux qui ont fait du tort à eux-mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : « Où en étiez-vous ? » (à propos de votre religion). « Nous étions impuissants sur terre », dirent-ils. Les Anges diront alors : « La terre de Dieu n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer ? » Voilà bien ceux dont le refuge est l’Enfer. Et quelle mauvaise destination ! A l’exception des opprimés, hommes, femmes et enfants incapables de se débrouiller, et qui ne trouvent aucune voie. A ceux-là, il se peut que Dieu accorde le pardon et Dieu est Clément et Pardonneur » (Sourate 4, Versets 97-100)

Le verset considère que l’homme est injuste envers lui-même en acceptant de vivre dans l’humiliation tout en étant capable de se déplacer vers une autre terre où il trouvera sa liberté, sa sécurité et sa subsistance. Le verset ne fait exception de la menace de ce châtiment que pour les impuissants.

Ainsi, l’exode « hijra » est légitime et valide si c’est vers un environnement qui présente plus d’opportunités pour s’acquitter des rites religieux. Cet exode est même demandé et recommandé. Il est également légitime d’émigrer d’un environnement à un autre où la résidence ne nuit pas à la religion.

A titre d’exemple : l’émigration en Abyssinie que le Prophète (saws) permit aux opprimés parmi ses compagnons à la Mecque. Ils quittèrent un environnement dominé par l’incroyance et l’injustice vers un environnement non-musulman où régnait la justice. Ils furent accueillis et protégés. Ils résidèrent parmi un peuple (des chrétiens) qui n’était pas musulman. Ils vécurent paisiblement parmi eux et préservèrent leur religion et leurs vies. Ils demeurèrent parmi eux jusqu’à ce que Dieu accorde la victoire à Son Prophète (saws) contre ses ennemis. Lorsqu’ils réalisèrent la stabilité de l’État musulman, ils revinrent de leur choix et non pas sur ordre du Messager de Dieu (saws).

Ainsi, le facteur déterminant est la liberté religieuse, la préservation de la religion et la protection des âmes contre l’injustice et la nuisance. Aussi, si cette résidence dans un pays quelconque permet ceci, rien n’empêche qu’elle ait lieu dans un pays non-musulman en prenant exemple sur l’émigration en Abyssinie. Par contre, si elle nuit à la religion, l’émigration vers un pays permettant à l’homme de préserver sa religion, sa vie et sa famille est alors obligatoire.

Quant au hadith auquel se réfèrent les rigoristes, à savoir, le hadith relaté par Jarir ibn ‘Abdoullah al-Bajali dans lequel il dit : « Le Messager de Dieu envoya une expédition à la tribu de Khath’am. Des membres de cette tribu demandèrent la protection sous prétexte qu’ils étaient musulmans, mais ils furent tués dans la bataille. Lorsque le Prophète (saws) en fut informé, il ordonna de verser aux familles des victimes musulmanes la moitié du prix du sang et dit : « Je dégage ma responsabilité de tout musulman qui réside parmi les idolâtres ». Ils dirent : « Ô Messager de Dieu ! Pourquoi ? » Il dit : « leurs feux ne peuvent se rencontrer », il s’agit d’un hadith qui n’est pas authentique[1]. Et à supposer qu’il le soit, le contexte de son énonciation explique son sens. En effet, des gens convertis à l’islam restèrent avec leurs tribus dont les membres étaient non-musulmans et n’émigrèrent pas vers la terre d’islam. Lorsque l’affrontement eut lieu entre les musulmans et ces non-musulmans, on ne put distinguer les musulmans des autres membres de la tribu. Dans l’impossibilité de les distinguer des ennemis, ils furent tués dans la bataille. La non-responsabilité réside dans le fait que si les musulmans les tuaient, ils n’étaient pas responsables. Or, ce contexte est inexistant aujourd’hui. Par conséquent, il est impossible d’appliquer ce hadith à notre époque. Par ailleurs, extraire une partie du hadith de l’ensemble de son énoncé et l’isoler de son contexte d’énonciation font partie des plus grands fléaux qui altèrent la compréhension authentique.

Conseil Européen de la Fatwwa et de la Recherche
Deuxième session

[1] Rapporté par Abou Daoud (n° 2645), et at-Tirmidhi (n° 1604) selon la narration de Qays ibn Abi Hazim d’après Jarir ibn Abdoullah. Al-Boukhari juge, comme le rapporte de lui at-Tirmidhi en approuvant le jugement d’al-Boukhari, que le plus probant, c’est qu’il s’agit d’un hadith « détaché « (mourasl), or, le hadith « détaché » fait partie des hadiths faibles « da’if ». Abou Hatim ar-Razi l’a également jugé « défaillant » dans son livre « ‘ilal al-hadith » (les défauts du hadith) (n° 942) .

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