Il importe, pour comprendre la Sunna d’une manière saine et authentique, de s’assurer des vraies significations des termes utilisés par les textes prophétiques car le sens que nous donnons à un terme peut changer d’une époque à l’autre. Cela implique la nécessité de comprendre les termes utilisés dans la Sunna selon la signification qu’ils avaient à l’époque de la révélation et de s’y tenir. Comme cela impose d’être prudent et de ne pas donner à ces termes une signification contemporaine différente de leur définition originelle. L’enseignement ne se tire pas des mots mais de leur contenu.

Statut juridique des photos et des images

Ne pas respecter cette règle conduit inéluctablement à de nombreuses confusions. Nous pouvons facilement constater ceci en ce qui concerne les photos, les dessins et les images.

Certains ont interdit farouchement toute forme de dessins et d’images représentant toute chose dotée d’une âme, les êtres humains et les animaux notamment. Leur lecture littéraliste les a amenés par la suite à l’interdiction de la photographie, voire de la filmographie.

Pour justifier leur avis, ils se sont référés aux hadîths mettant en garde contre ceux que le Prophète (saws) a appelé « Al-musawwirûn ». En effet le Prophète (saws) dit : « Au Jour de la résurrection les hommes qui éprouveront de la part de Dieu les plus terribles châtiments seront les fabricants d’images  (musawwirûn) »[1], « Au Jour de la résurrection, le plus terrible des châtiments sera infligé à ceux qui imitent la création de Dieu. »[2], dans une autre variante, Dieu dira à ces derniers « Donnez la vie à vos créations»[3]. Le Prophète (saws) dit également : « Les anges n’entrent pas dans une maison où il y a une image (sûra) »[4].

Mais que signifie les termes « sûra » et « musawwirûn » dans ces hadîths et dans les autres hadîths qui vont dans le même sens ?

De nos jours le terme arabe « sûra » correspond à une photo, une image ou un dessin. Par conséquent, le terme « musawwirûn » dont le singulier est « musawwir » désigne le dessinateur ou le photographe. Le verbe « sawwara » signifie dessiner ou photographier.

Certains se sont appuyés sur ces définitions modernes dans la compréhension des hadîths précédents. Ainsi, le pire châtiment attendrait les dessinateurs, et les Anges n’entreraient pas dans une maison où est accrochée une photo !

Tout d’abord, il est nécessaire de préciser que la photographie ne peut être en aucun cas concernée par les textes ci-dessus dans la mesure où elle n’existait pas du temps du Prophète (saws). Le Prophète (saws) ne pouvait donc interdire expressément quelque chose qui n’existait pas encore ! Donner au terme arabe « sûra » le sens de photographie est la conséquence d’un choix linguistique contemporain. Expliquer les termes utilisés dans ces hadîths par la photographie revient à expliquer certains textes du Coran d’une manière qui ne correspond pas à leur sens originel ; c’est le cas de celui qui, lisant le verset : « Or, vint une caravane « sayyâra ». Ils envoyèrent leur chercheur d’eau… »[5], expliquerait le mot arabe « sayyâra » par « voiture » se conformant ainsi au sens qui lui est donné dans le dictionnaire contemporain !

Personne n’a jamais dit que le fait de regarder dans un miroir est interdit et personne ne peut dire que le fait de capturer cette image par un moyen ou un autre transformerait le licite en illicite !

Que signifie donc le mot « sûra » et ses dérivés dans les hadîths précédents ? Il ne peut correspondre qu’à ce qui était connu du temps du Prophète (saws), à savoir les tableaux de peinture et les statues représentant une chose dotée d’une âme.

Il semblerait, toutefois, que les textes concerneraient plutôt les statues et non pas les images dessinées sur des surfaces planes telles que le papier, les vêtements, les rideaux, les murs, les tapis, etc.

En effet, le Coran utilise le terme « sûra » dans le sens de « forme », le terme « sawwara » dans le sens de « façonner » ou « donner une forme » et le terme « musawwir » dans le sens de « façonneur » ou « celui qui donne forme ». Dieu dit :

« C’est Lui qui vous donne forme « yusawwirukum » dans les matrices comme Il veut »[6].

« et vous a donné forme « sawwarakum » et quelle belle forme « souwarakoum » Il vous a donnée »[7].

« C’est lui Dieu, le Créateur, Celui qui donne un commencement à toute chose, le Formateur « Al-musawwir »… »[8]

« Ô homme ! Qu’est-ce qui t’a trompé au sujet de ton Seigneur, le Noble, qui t’a créé, puis modelé et constitué harmonieusement ? Il t’a façonné dans la forme « sûra » qu’Il a voulue »[9].

Il est évident qu’on ne peut comprendre ces versets dans le sens de « il vous a dessinés dans les matrices », ou « il vous a dessinés et a parfait votre dessin », ou que Dieu est « dessinateur » !

D’ailleurs certains hadîths utilisent le mot « sûra » dans le sens de « statues ». En effet, le Prophète (saws) dit : « Les anges n’entrent pas dans une maison où il y a une « sûra » »[10]. Le terme « sûra » est explicité dans une autre variante de ce hadîth qui précise que : « Les anges n’entrent pas dans une maison où il y a un chien ou des statues (tamâthîl) »[11] ». Le mot arabe « sûra » veut donc dire statue « timthâl », ou, comme l’affirment les pieux prédécesseurs (salaf), « ce qui a une ombre », et non une image.

Al-Bukhârî rapporte d’après Busr Ibn Sa‘îd qu’Abû Talha dit : « L’Envoyé de Dieu (saws) a prononcé ces mots : Les anges n’entreront pas dans une maison où il y a une image. » Busr dit : « Zayd (Ibn Khâlid) étant malade, nous allâmes lui rendre visite. Comme il y avait à la porte de sa chambre un store avec des images, je dis à ‘Ubaydoullâh, fils adoptif de Maymûna, femme du Prophète (saws) : Zayd, l’autre jour, ne nous a-t-il pas parlé de ces images ? ‘Ubaydoullâh répondit : Ne l’as-tu pas entendu quand il a dit : Sauf un dessin sur un vêtement »[12] ?

At-Tirmidhî rapporte d’après ‘Utba que ce dernier est venu rendre visite à Abû Talha Al-Ansârî qui était malade. Il trouva auprès de lui Sahl Ibn Hunayf. Il dit : « Abû Talha appela quelqu’un pour qu’il retire une couverture portant des images qui était sous lui. Sahl lui dit alors : « Pourquoi la retires-tu ? » Il dit : « Parce qu’elle porte des images et tu sais bien ce qu’en a dit le Prophète (saws) ». Sahl dit : « N’a-t-il pas dit aussi : « Sauf celles qui sont dessinées sur un vêtement ?[13] » Abû Talha répondit : « Si, mais cela m’est préférable ».

Il est évident que ces deux hadîths prouvent que les images interdites sont uniquement celles qui possèdent une ombre, c’est-à-dire les statues.

Ceux qui interdisent les images et les tableaux de peinture se réfèrent au hadîth dans lequel le Prophète (saws) demanda à ‘Âïsha d’enlever un rideau portant des dessins d’oiseaux qu’elle avait accroché. Mais en rassemblant les hadîths qui portent sur la même question, il s’avère que le Prophète (saws) demanda à ‘Âïsha d’ôter ce rideau parce que les dessins qui y figuraient lui rappelaient ce bas-monde. Il dit : « Déplace ce rideau, car toutes les fois que je rentre, je le vois et pense à ce monde »[14]. D’autant plus que le Prophète (saws) accomplissait la majeure partie de ses prières surérogatoires chez lui, et les dessins que portaient les rideaux ne cessaient de le perturber dans ses prières. Al-Bukhârî rapporte d’après Anas : « Il y avait un rideau que ‘Âïsha avait accroché pour couvrir une partie de sa maison. Le Prophète (saws) lui dit : « Enlève-moi cela, car ces images ne cessent de me distraire pendant ma prière. »[15].

A noter que dans ces deux hadîths, le Prophète (saws) n’a pas ordonné de les détruire ou de les sortir de chez lui, ce qu’il aurait fait si les dessins étaient interdits en soi.

Ce qui prouve que le Prophète (saws) a admis chez lui la présence de tissus portant des images d’oiseaux ou autres, c’est que ‘Âïsha fit de ces rideaux des coussins et le Prophète (saws) ne lui reprocha guère cela[16].

C’est, en se basant sur ces hadîths et sur d’autres dans le même sens, que certains de nos pieux prédécesseurs (salaf) dont Al-Qâsim Ibn Muhammad[17], l’un des sept juristes (fuqahâ’) de Médine ont dit : « On a interdit seulement ce qui possède une ombre, et il n’y a aucun mal dans les images qui n’ont pas d’ombre »[18].

Ibn Abi Shayba rapporte d’une manière authentique qu’Ibn ‘Awn dit : « J’entrais chez al-Qasim alors qu’il se trouvait dans sa maison au nord de la Mecque. Je vis dans sa maison un rideau contenant des dessins de loutre et de vautour ».

Ibn Hajar dit : « Al-Qasim ibn Mohamed est l’un des juristes de Médine. Il était le meilleur parmi les gens de son époque. C’est lui qui a relaté le hadith évoquant les coussins. S’il n’avait pas compris que ceci était licite pour le rideau et ce qui va dans ce sens, il ne se serait jamais permis son utilisation »[19]

Rappelons que les Compagnons du temps du Prophète (saws) et après lui, utilisaient le dirham, en argent en provenance de Perse, et le dinar, en or en provenance de Byzance, et les deux monnaies portaient des images gravées d’empereurs. D’ailleurs, certains compagnons ont gravé des images sur leur bagues comme le rapporte at-Tahawi dans son livre sharh al-Ma’ani (4/263), à l’instar de Houdhayfa (rad) qui avait gravé sur sa bague l’image de deux oiseaux, et de an-No’man ibn Maqran qui avait gravé sur la sienne l’image d’un homme fermant une main et tendant l’autre.

Il n’est pas sans intérêt de préciser que les Mâlikites autorisent les images dessinées sur des surfaces planes « as-suwar Al-musattaha ». Ils n’interdisent que les images représentant un être humain ou des animaux ayant une ombre, c’est-à-dire les statues, à l’exception des poupées et figurines pour enfant.

Les hanafites autorisent également les dessins sur les tissus, les coussins, les vêtements, les tapis, les feuilles, etc.

Seules les images qui portent une signification religieuse en contradiction avec les prescriptions de l’islam sont interdites, de même que les images contredisant le principe du monothéisme. Sont également interdites, les images portant atteinte à la pudeur et incitant au péché.

Ce qu’il faut retenir, c’est que pour bien comprendre un texte, il est primordial de s’assurer des vraies significations des termes en se référant à l’utilisation qui en était faite au temps du Prophète (saws). Ceci est d’autant plus important pour la traduction. Une traduction littérale et lexicale s’appuyant sur les définitions contemporaines des mots peut être source de confusions aux conséquences particulièrement graves.

 

Moncef Zenati

 

 

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[1] – Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim إن أشد الناس عذابا يوم القيامة المصورون
[2] – Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim إن أشد الناس عذابا الذين يضاهون بخلق الله
[3] – Rapporté par Al-Bukhârî أحيوا ما خلقتم
[4] – Rapporté par Muslim إن الملائكة لا تدخل بيتا فيه صورة
[5] – Coran : 12, 19 وجاءت سيارة فأرسلوا واردهم
[6] – Coran : 3, 6 هو الذي يصوركم في الأرحام كيف يشاء
[7] – Coran : 64, 3 وصوركم فأحسن صوركم
[8] – Coran : 59, 24 هو الله الخالق البارئ المصور
[9] – Coran : 82, 6-8 يا أيها الإنسان ما غرك بربك الكريم، الذي خلقك فسواك فعدلك، في أي صورة ما شاء ركبك
[10] – Rapporté par Muslim إن الملائكة لا تدخل بيتا فيه صورة
[11] – Rapporté par Muslim لا تدخل الملائكة بيتا فيه كلب ولا تماثيل
[12] – Rapporté par Al-Bukhârî, hadîth n°5958. إلا رقما في ثوب
[13] – إلا ما كان رقما في ثوب
[14] – Rapporté par Muslim حوّلي هذا، فإني كلما دخلت فرأيته ذكرت الدنيا
[15] – Rapporté par Al-Bukhârî أميطيه عني، فإنه لا تزال تصاويره تعرض لي في صلاتي
[16] – Rapporté par Muslim
‘Aïsha dit : Je le vit sortir pour une expédition, je pris alors un rideau et le mis sur la porte. A son retour, il vit le rideau. Je remarquai alors le mécontentement sur son visage. Il le tira, le déchira et dit : « Dieu nous a pas ordonné de ‘habiller la pierre et l’argile » Elle dit : « Nous en fîmes deux coussins que nous fourrâmes de feuilles de palmiers. Il ne nous reprocha pas cela »
روت عائشة رضي الله عنها وقالت: رأيته خرج في غزاته فأخذت نمطا فسترته على الباب، فلما قدم فرأى النمط عرفت الكراهية في وجهه، فجذبه حتى هتكه أو قطعه، وقال:إن الله لم يأمرنا أن نكسو الحجارة والطين. قالت: فقطعنا منه وسادتين وحشوتهما ليفا، فلم يعب ذلك علي
[17] – Il s’agit d’al-Qasim fils de Mohamed fils d’Abou Bakr, décédé en 107H
[18] – Ibn Hajar a authentifié cette parole appartenant à al-Qasim Ibn Mohamed dans son ouvrage « fath al-Bârî »
[19] – fath al-bari d’Ibn Hajar al-‘Asqalani (10/388)

10 Commentaires

  1. Assalamou ‘alaïkoum, choukran jazilan, votre article est éclairant. Pourtant j’ai une question.

    Votre article conclue à l’interdiction des statues, sous-entendues toutes statues sauf semble-t-il, les poupées et jouets pour enfants en doctrine Hanafite. Bien, mais voici ma question. Est-il permis ou non de lire dans les ahadiths que vous avez cités, la suggestion qu’il ne s’agit que des statues et figurines à symbolique religieuse, ces statues et figurines que les associateurs avaient dans leurs maisons et qu’on contraignit à détruire après l’entrée à la Mecque, et on défendit d’en faire d’autres ou de les vendre et acheter? Les statues concernées par les ahadiths ne sont-elles pas plutôt les statues sensées représenter des divinités ou des forces surhumaines quelconques? Par exemple, si nous passons sur une place où se trouve une statue équestre du roi Louis XIV, nous ne pensons pas qu’elle représente une divinité ni force surnaturelle capable de nous aider en quoi que ce soit ou nous nuire, nous pouvons la regarder comme un objet sans plus ni autre signification.

    C’est vrai que les premières générations des Musulmans et la toute première semblait tenir contre toute statue, mais n’est-ce pas compréhensible eu égard à la marque encore récente du culte des idoles dont on craignait la résurgence? Si les mots ont changé de sens, les problématiques ont aussi changé, c’est juste une hypothèse que je formule, si j’ai tort, corrigez-moi.

    Jazakoum Allahou koulli kheyr.

    Croissant de lune.

  2. machallah, qu’allah vous élève dans le hilm, il y a une différence entre celui qui étudie et celui qui utilise google. Trés bonne analyse barakallah ou fikoum

  3. Salam Aleiykoum,
    Merci beaucoup,
    cette question me tournais sans cesse dans la tête et j’ai toujours évoquée aux personnes m’interdisant certaines choses tel que les images que le mot n’a effectivement peut être pas la même signification qu’a l’époque du prophète et tu as éclaircis mes doutes sur le sujet.

    Merci beaucoup, paix et accompagnement de Allah sur toi j’espère revenir vers toi pour d’autres information Insha Allah.

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