Étant un instinct inhérent à la nature humaine, l’égoïsme devrait être reconnu comme tel, mais pour être canalisé et orienté dans la bonne direction.

Cet instinct n’est pas, comme on serait enclin à le croire, un mal en soi : la civilisation humaine en dépend avant tout. Outre que la fameuse loi psychanalytique de la libido axée sur la recherche du plaisir et de l’intérêt d’une part, et sur le rejet des dommages et de la douleur d’autre part, explique la continuité et le progrès de la vie. L’essor permanent de la science, ainsi que les découvertes qui ont changé la face du monde, seraient tributaires de cet instinct.

Si l’amour de soi fait partie de la nature humaine ici-bas, il a son mot à dire quant à l’au-delà, pour gagner la bénédiction divine, éviter l’enfer et accéder au paradis.

Adorer Dieu pour gagner le Paradis, et par crainte de l’Enfer, n’est pas, comme d’aucuns prétendent, une action vile. Loin s’en faut. C’est là un noble comportement. Ne te laisse pas, à ce propos, tromper par les transes et les divagations des mystiques : «Dis : « Oui, je crains, si je désobéis à Dieu, le châtiment d’un énorme jour »» (Sourate 39, 13).

Pourtant, cet instinct devient nocif, dès lors qu’il verse dans le pathologique, et prend des dimensions démesurées, entraînant et la souffrance de celui qui l’éprouve et des gens qui en subissent les fâcheuses conséquences : injustice et despotisme. L’amour de soi, ayant outrepassé les limites, sépare l’homme de son entourage et le confine dans un monde à lui seul. Il continue ainsi à se glorifier en dédaignant les autres. Imbu de lui-même, il tisse autour de sa personne une solide coquille faite d’infatuation et de rapacité. Ainsi, le moi grandit encore et encore, jusqu’à prendre des dimensions démesurées, pathologiques, d’où cette déclaration effrontée : « je suis votre Seigneur suprême ! »

Aimer sa propre personne et vivre cantonné dans les filaments engendrés par cet amour, fussent-ils de la soie, mène fatalement à l’asphyxie.

C’est là une asphyxie morale n’épargnant personne, même pas ceux qui ont atteint le faîte de la gloire et du pouvoir. En effet, le Moi a toujours été le symptôme d’une déficience morale et d’une conduite dépravée.

Pire, dans toutes les sociétés, les égoïstes constituent un fléau dévastateur engloutissant intérêts et vertus, et une secte que les individus et les groupes essayent, au prix de leur personne, de satisfaire.

Il convient de nous étendre ici sur un point, celui de l’énonciation du mot «moi», lequel peut parfois traduire la capacité qu’on a d’assumer de lourdes responsabilités, ou bien le désir d’affirmer une réalité indéniable. Le moi, dans ces cas, penche plus vers l’altruisme que vers l’égoïsme, voire, il n’a ici aucun lien avec les significations étriquées qu’on lui connaît, comme on peut le constater dans ce verset coranique : «Dis : « voici mon sentier : j’appelle à Dieu. Claire vue à moi et à ceux qui me suivent »» (Sourate 12 108), et dans ce hadîth : «C’est moi le Prophète, n’en doutez pas. C’est moi le fils de ‘Abd Al-Muttalib».

Le Moi constitue ici un cri retentissant au service de la vérité, l’ébauche d’une volonté d’agir pour consolider la foi, un engagement à remplir son devoir, aussi pénible soit-il, et le vif sentiment que c’est l’individu lui même qui doit s’acquitter des tâches qui lui incombent. On retrouve le vocable  «moi» dans un autre hadîth : «De vous tous, c’est moi qui craint et connaît le plus Dieu».

Le Moi n’est pas, dans ce contexte, l’expression de quelque suffisance ou arrogance. Tant s’en faut ! Il détermine la source dont on tire le modèle à suivre.

Il y a une différence énorme entre le moi que l’on prononce quand la cupidité est en jeu, quand il s’agit de gain, et celui énoncé quand il s’agit de porter secours.

A vrai dire, on devrait traiter le problème de l’égoïsme depuis l’enfance, pour que les enfants apprennent à se regarder et à regarder les autres sans suffisance ni dédain.

Nous avons montré dans nos autres ouvrages que l’Islam a institué la fraternité globale en tant que système juste, en vertu duquel les droits et les devoirs sont préservés, et l’affection est exprimée de telle manière à hisser l’homme vers la grandeur, pour pouvoir concilier ses aspirations avec ses devoirs envers les autres.

Les propos rapportés par l’auteur de Qût Al-Qulub (Nourriture des cœurs), constituent peut-être les propos les plus judicieux concernant le concept de la fraternité : «Ton ami, c’est celui auquel tu rends service tout en sachant qu’il n’en profiterait pas pour te léser; c’est celui qui te vient en aide, si besoin est, partage ta propension au bien, reconnaît tes mérites, essaye de t’écarter du mal; c’est celui qui se montre généreux envers toi, prévient tes besoins, te console, te croit, et en cas de brouille entre vous, s’aligne plutôt sur ta position. Ton ami est celui qui te conseille, minimise tes défauts, et t’accepte tel que tu es. Tu lui dois en revanche mansuétude, indulgence et compréhension. »

Essayant d’éradiquer l’égoïsme et de promouvoir l’altruisme, Dale Carnegie rapporte à cette fin un grand nombre d’histoires instructives, avant de conclure : «Je pense que beaucoup d’entre vous qui lisent ce chapitre vont se dire : « Tout ce bavardage sur l’intérêt qu’on devrait porter aux autres, n’est qu’un discours moraliste, un prêche de curé ! Avec moi ça ne prend pas, j’ai l’intention de saisir tout ce qui se passe à portée de la main, quant aux autres, ils peuvent aller au diable ! »»

Évidemment, chacun est libre de ses pensées. Mais, en croyant avoir raison, n’insinues-tu pas ce faisant que tous les prophètes et les philosophes se sont de tout temps fourvoyés.

Quoi qu’il en soit, si tu insistes à faire la sourde oreille aux enseignements des réformateurs et des prophètes, je t’invite à écouter les conseils prodigués par deux athées. Commençons par le professeur Hussman de Cambridge. Dans une conférence qu’il a donnée en 1939 dans cette même université, il a reconnu que : «De toutes les vérités jamais prononcées par une personne, celle que le Messie exprima – qu’il tient évidemment de son Créateur – serait la plus pertinente : «quiconque s’attache exclusivement à sa vie personnelle, est condamné à la perdre; en revanche, celui qui se sacrifie pour moi, gagnera la sienne».

Certes, nombre de prédicateurs ont avancé les mêmes propos, mais Hussman, lui, n’est pas un prêcheur. Loin s’en faut ! C’est un homme athée et pessimiste, qui a maintes fois pensé au suicide. Cependant, il a pu comprendre que quiconque ne pense qu’à lui même ne gagnera pratiquement rien dans la vie; en revanche, les altruistes, ceux qui se sacrifient pour aider les autres, auront de beaux jours devant eux.

Si les propos de Hussman n’ont pas de poids pour toi, regardons du côté du plus grand athée que les États Unis aient jamais connu au vingtième siècle, Théodore Dreiser. Cet homme s’est moqué des religions qu’il qualifie de légendes, de fruit de l’imagination. «La vie, prétend-il, est une histoire qui n’a aucun sens, racontée par un idiot». Pourtant, il a reconnu que «Si l’homme voulait trouver un peu de joie dans la vie, il devrait contribuer à procurer de la joie aux autres. Car son épanouissement est tributaire de celui des autres comme le leur dépend du sien».

Il est regrettable que les prédicateurs soient aussi mal vus, si bien que les réformateurs se trouvent contraints de recourir aux propos de quelques athées avérés, pour appuyer les leurs, et convaincre les autres de la pertinence de leurs recommandations ! Dans quel but ? Pour que les gens sachent qu’il ne s’agit pas là d’un subterfuge visant à gagner coûte que coûte la rétribution divine dans l’au delà, ni d’un stratagème employé pour amener les gens à obéir aux ordres de Dieu ! Loin de là. Il est question d’une vérité scientifique que croyants et incroyants doivent respecter.

Aimons donc les autres, déployons tous nos efforts pour les rendre heureux ! C’est là le meilleur moyen pour garantir notre tranquillité et notre bonheur. Le prédication, quant à elle, n’y est pour rien.

On sait que l’égoïsme est une tare, dont pâtît tout le monde y compris l’égoïste lui-même, et que les enseignements divins sont à même de nous en préserver, et de regrouper les êtres humains dans des communautés où les maîtres mots sont l’entraide, la coopération et la compassion. Écoutons ces directives, leur grandeur saurait nous dispenser des propos des petits ou grands athées.

Le musulman idéal est un membre utile dans sa communauté. Puisant son rayonnement dans la lumière divine, il ne saurait faire que le bien dans ses diverses actions, aidant les autres et jugulant les embûches. Cœur rempli d’amour, propos amicaux et conciliants, et main tendue vers les autres, pour donner, discrètement, sans apprêt : tel est son credo dans la vie.

C’est là où réside la vraie nature de l’Islam, et la tâche dont tout musulman doit s’acquitter de son vivant. Le prophète Muhammad (صلى الله عليه وسلم) dit à ce propos : «Tout musulman doit donner l’aumône. On lui demanda alors :  » Ô Messager de Dieu ! et s’il en est incapable ?  »  » Qu’il travaille de ses mains, répondit-il, il en bénéficiera lui-même, et sera à même de faire l’aumône « .  » Et s’il en est incapable ?  »  » Qu’il prête assistance aux déshérités, souligna – t – il « . « Et s’il en est incapable ?  »  » Qu’il fasse le bien et s’écarte du mal, cela lui tiendra lieu d’aumône, conclut le Prophète (صلى الله عليه وسلم)».

Cette tradition prophétique classe les gens suivant leurs ressources et capacités. Ainsi, un homme doté de la force physique contribue à accroître les richesses du pays, à promouvoir son essor. Ses activités rejoignent celles de ses semblables, pour coopérer de concert pour le bien et la piété, loin de toute hostilité maléfique. Son entreprise lui bénéficiera lui-même, tout en lui permettant de s’acquitter de sa contribution envers la société, évoquée par le hadîth supra en ces termes : «Tout musulman doit donner l’aumône». Mais celui qui est incapable de remplir une tâche aussi édifiante et monumentale, pourra venir en aide aux autres, et soutenir ceux qui sont effectivement à l’œuvre.

Incapable de prêter main forte par sa capacité physique, il appuie les efforts des autres, c’est ce qui ressort de ce propos prophétique : «Qu’il prête assistance aux déshérités».

Il est possible que le musulman ne soit capable ni de l’un, ni de l’autre, il est censé alors faire le bien et s’écarter du mal, cela lui servirait de planche de salut, conformément à la dernière partie dudit hadîth : «Qu’il fasse le bien et s’écarte du mal, cela lui tiendra lieu d’aumône».

Ce sont là les signes révélateurs de la bonne conduite tels que le Prophète (صلى الله عليه وسلم) les a mis en exergue. C’est à dire que le vrai croyant incarne le bien. Probe et intègre, objet de confiance et pour ses amis et pour ses adversaires, de par sa noblesse et sa grandeur d’âme, il reste le point de mire vers lequel toutes les sollicitudes affluent. Car, il n’est pire personne pour Dieu, que celui est imperméable au bien, et enclin au mal.

Le croyant, par contre, sera toujours, grâce aux liens indéfectibles le rattachant à Dieu, le Très-Haut, le Très-Exalté, à l’abri de cette malheureuse destinée. Mieux, la tâche qu’il a à remplir dans la vie, le préserve contre la corruption, et fait de lui un membre investi de la confiance d’autrui, et entièrement voué au service de l’intérêt général.

En guise d’illustration, le Prophète Muhammad (صلى الله عليه وسلم) compare le croyant au palmier, dont toutes les parties sont utiles. C’est comme si, en tout cas, le croyant ne pouvait être qu’utile, aussi divers que soient sa contribution et les effets qui en découlent. Cela pourrait expliquer ce verset coranique : « N’as-tu pas vu comment Dieu propose la parabole d’une bonne parole? Elle est semblable à un arbre sain dont la racine est solide et la ramure se dresse dans le ciel. Il donne ses fruits à tout moment avec la permission de son Seigneur» (Sourate 14, 24-25).

En effet, ce verset met en évidence la vraie nature du croyant et les divers effets de sa croyance inébranlable sur sa conduite. Son cœur devient alors une source intarissable de bienfaisance et de générosité, et sa vie une série continue d’actes promouvant le bien, les valeurs suprêmes et la vertu.

La communauté croyante doit être le reflet des valeurs que les enseignements de l’Islam ont toujours cultivées : la révérence du Bien et le rejet du Mal. Objet d’admiration et de convoitise, l’image de notre communauté se détachera de ce fait par sa notoriété. Car, les gens ne se laissent pas tromper par les propos mielleux, ils sont plutôt attirés par les hauts faits.

On raconte qu’un musulman fut capturé par les associateurs de La Mecque et enfermé pour être exécuté. Un petit enfant réussit à se faufiler dans la foule et vint se blottir dans son giron. Le prisonnier portait une lame avec laquelle il désépaississait ses cheveux. Inquiète, la mère chercha son petit, et l’aperçut assis dans le giron du prisonnier. Voyant la lame, elle s’imagina, effrayée, que son enfant courait un danger. Elle accourut pour le reprendre, mais le prisonnier, d’un regard doux et tendre la rassura : «As-tu cru que ton fils courait un danger ? Je ne pourrais jamais lui faire de mal».

Voici l’image parfaite du vrai musulman !

L’on raconte également que «Quand l’Envoyé de Dieu (صلى الله عليه وسلم) eut dit : «Toute personne doit faire chaque jour l’aumône», Abû Dharr lui demanda : « Ô Messager de Dieu, comment puis-je donner l’aumône, alors que je n’ai pas d’argent ?» «Il y a maintes façons, lui répondit-il, de donner l’aumône : en énonçant ces formules, Dieu est Grand, Exalté soit Dieu, louange à Dieu, il n’est de dieu si ce n’est Dieu, que Dieu me pardonne ; en recommandant le Bien et en désapprouvant le Mal ; en débarrassant la voie publique des saletés et obstacles qui la jonchent ; en guidant l’aveugle ; en t’évertuant à faire comprendre par les gestes les sourds-muets ; en aidant une personne à retrouver un objet ou à satisfaire un besoin, si tu le peux, et en soutenant fermement les faibles, autant de modalités pour se donner l’aumône soi-même !».

Méditons ce vaste champs d’action où l’activité de l’individu peut se déployer, prêtant assistance et soulageant les peines !

En effet, Dieu charge toute personne respirant la santé de maints devoirs, de sorte que chaque partie de son corps soit un potentiel au service des démunis et des êtres souffrants. Rien d’étonnant à cela. Car, la santé est un précieux capital. Or, la plupart en profitent mal et en font fi.

La responsabilité qui incombe au musulman envers son entourage, somme toute, restreint, étant aussi vitale, qu’en est-il de celle dont devrait s’acquitter toute la communauté musulmane vis-à-vis des autres nations ? Remplir notre devoir vis-à-vis d’elles, et dont Dieu nous a chargé, constitue sur ce plan la condition sine qua non de la réussite ici-bas et dans l’au-delà. L’Envoyé de Dieu (صلى الله عليه وسلم) dit à ce propos : «Les bienfaits que l’on fait aux autres prémunissent contre les mauvaises destinées ; l’aumône apaise la colère de Dieu ; les gens du bien ou du mal ici-bas continueront de l’être dans l’au delà, et les premiers à accéder au Paradis sont les gens du bien».

Par ailleurs, tout comme il est des symptômes montrant que le corps est bel et bien vivant (température donnée, battement du cœur, émotions ..), il est des signes qui témoignent de la présence de la foi dans le cœur, en tant que stimulateur incitant l’homme à remplir ses devoirs et à se montrer prédisposé à s’acquitter de ceux dont il sera chargé. L’Envoyé de Dieu (صلى الله عليه وسلم) nous fournit un moyen infaillible de déceler la présence de la foi : «Si après avoir fait le bien tu ressens de la satisfaction, et si par contre tu éprouves des remords après un méfait que tu auras commis, c’est que tu es croyant». En effet, le fait de se réjouir pour quelque bienfait que tu accomplis, et d’avoir le cœur serré en raison de quelque mauvaise action que tu commets, prouve l’existence d’une idée donnée qui préside à tes actes, de critères propres qui te permettent de pencher pour certains comportements et de rejeter d’autres. Par contre, l’homme adonné aux vices, indifférent aux conséquences de ses actes, n’a pas de conscience ; or, celui qui n’en a pas, est plutôt un cadavre, insensible qu’il est aux remontrances, encore moins aux petits scrupules.

Selon l’Islam, le bien est censé être profondément ancré dans le cœur du croyant, telles les diverses couches de la terre fertile, plus les racines s’y enfoncent, plus elles y rencontrent eau et engrais. Partant, le croyant fait le bien par amour, en continuité de ces éléments déjà implantés solidement au tréfonds de son être. Les autres, les prétentieux, ceux qui font le bien par intérêt, ont le cœur comme une pierre. La poussière et la terre peuvent, certes, venir s’amonceler sur sa surface extérieure, mais aucune graine, aucune culture ne pourront y pousser ! On retrouve dans ce verset un bel exemple des vantards et des vrais bienfaiteurs :  «Vous, les croyants ! N’annulez pas vos aumônes par un rappel ou un tort, comme qui dépense son bien par ostentation devant les gens et ne crois en Dieu ni au Jour dernier. Car il en est de celui-là comme d’un rocher recouvert de poussière : qu’une averse l’atteigne, elle le laisse dénudé. Ces hommes n’ont de prise sur rien de ce qu’ils ont gagné. Et Dieu ne guide pas le peuple mécréant. Et ceux qui dépensent leurs biens cherchant l’agrément de Dieu, de pair avec leur affermissement, il en est d’eux comme d’un jardin sur un coteau ; qu’une averse l’atteigne, et il double ses fruits ; quand ce , n’est pas l’averse qui l’atteint, c’est la rosée. Et Dieu observe ce que vous faites» (Sourate, 264-265).

Comme la pluie vient heurter le marbre révélant au grand jour sa vraie nature, la Rétribution suprême frappe de plein fouet les cœurs desséchés par le mal, ôtant sur son passage les ornements qui les font ressembler à une terre prête à donner !

En revanche, de par toute la bénédiction qu’ils recèlent, ainsi que leur prédisposition au bien, les grands cœurs font que la rétribution suprême revête à leur rencontre les dimensions d’une averse revigorante insufflant vie et vigueur !

Faisons donc le bien par amour, loin de toute ostentation et de toute futilité qui ne nous incitent à agir que pour gagner un quelconque allié, ou pour tirer quelque avantage !

L’égoïsme étant un sentiment profondément enraciné dans les esprits, une entreprise de cette envergure exige un exercice de longue haleine, afin que nous puissions débarrasser nos actes des souillures qui les avilissent. Qui plus est, la quête du profit immédiat, quel qu’il soit et quelque aspect spécieux qu’il présente, est une pratique fort répandue chez les gens.

Un simple examen attentif du comportement humain met à nu, en dépit de toute tentative captieuse, ce sentiment d’égoïsme poussé à outrance présidant à nombre d’actions. Les troubles sociaux dont nous pâtissons participent essentiellement de cette attitude maladive. En effet, le manque de coopération, l’indifférence affichée aux affaires de la communauté, l’intérêt minime accordée au pays, à la nation dont nous faisons partie, et la légèreté avec laquelle nous nous acquittons des devoirs qui nous incombent, sont autant de signes trahissant le manque de foi et la prééminence de l’hypocrisie. L’image que ce verset coranique présente des musulmans qui se sont retirés de la bataille d’Uhud montre à quel point l’égoïsme s’insinue subrepticement dans les âmes : «Tandis qu’une autre partie s’affligeait à se soucier d’elle-même ; ceux-ci pensaient de Dieu l’invraisemblable, – la pensée d’ignorance ! – et disaient : «Que nous reste t-il dans cette affaire ? » – Dis : « L’affaire tout entière est à Dieu « » (Sourate3, 154).

Voilà des gens imbus d’eux-mêmes, ne reconnaissant aucun autre point de vue que le leur. Pire, les autres doivent s’aligner sur leur opinion, sinon c’est l’indignation et la rancœur. Il en est parmi eux qui règlent leur position sur le profit à en tirer. Une fois comblés, c’est l’effusion ardente, sinon, c’est l’animosité criarde, et la critique intéressée : «Il en est parmi eux qui te blâment au sujet des aumônes : s’il leur en est donné, donc, les voilà contents ; et s’il ne leur en est pas donné, voilà qu’ils se fâchent»(Sourate, 58).

A l’avenant, nombre de gens  vivent au jour le jour au rythme de leurs petits intérêts. Éprouvent-ils quelque besoin, ils s’en inquiètent infiniment, s’acharnent à le combler, redoublant d’efforts pour réaliser ce qui – au moins selon leur dire – leur est dû, jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur but. Mais même rassasiés, ils en rajoutent. Par contre, sont-ils chargés de quelque devoir, ils ne s’en soucient point, et ne daignent s’en acquitter qu’à leur corps défendant, mais pour le remplir de la pire façon qui soit !

Nous sommes là devant un cas flagrant d’égoïsme vorace, dévastateur, dont on retrouve un bel exemple dans ce verset : «Malheur aux fraudeurs qui, lorsqu’ils reçoivent, exigent que les gens fassent mesure pleine, et lorsque eux-mêmes leur mesurent ou pèsent, trichent ! Ne pensent-ils pas qu’ils sont pour être ressuscités, vraiment, en un jour énorme, jour où les gens se mettront debout devant le Seigneur des mondes (Sourate 83, 1-6). Cet égoïsme qui consiste à ne pas croire fermement en la Rétribution finale, et à frauder sur le poids des denrées, se manifeste sur d’autres plans encore plus graves. Le Coran cite à ce propos l’exemple d’une catégorie de gens qui acclament un jugement pour peu qu’il leur profite, et rejettent un autre seulement parce qu’il est à leur désavantage, sans se soucier le moins du monde des principes de justice ou d’intérêt général : «Et quand on les appelle vers Dieu et Son messager, pour que celui-ci juge parmi eux, voilà que quelques-uns d’entre eux s’esquivent. Ils viendraient à lui en confiance. Y a t-il une maladie dans leurs cœurs ? Ou doutent-ils ?» (Sourate 24, 50).

Ce genre de personnes porte un énorme préjudice à la société islamique. En effet, tout un chacun qui ne se soucie que de son intérêt particulier, tournant le dos à ceux de la communauté, constitue un handicap pour son pays. Comme ce fonctionnaire qui, absorbé qu’il est dans le décompte des rémunérations et des promotions, néglige totalement ses devoirs. Or, on ne bâtit pas les sociétés ou les nations avec de telles personnes. Bien au contraire, la société prospère se construit grâce à des gens qui s’acquittent des devoirs dont Dieu et la communauté les ont chargés. Et le jour où chacun remplira pleinement son devoir, tout le monde en cueillera les fruits, et en recevra le lot qui lui échoit sans hargne ni récrimination.

Parallèlement, quand les égoïstes se saisissent de la religion avec leur esprit étriqué, ils en déforment les textes en les manipulant au gré de leur vision : à eux les récompenses, mais sans travail méritoire, et aux autres les sanctions qui doivent impérativement les épargner ! Les égocentriques ont, en effet, leur façon propre de tronquer les textes religieux selon leur bon plaisir. L’un d’entre eux m’a demandé un jour : «N’allons-nous pas, nous les musulmans, entrer au Paradis comme l’Envoyé de Dieu (صلى الله عليه وسلم) nous l’a d’ailleurs promis dans ce hadîth «Quiconque dit :  » Pas de divinité si ce n’est Dieu  » , gagnera le paradis !».

Je l’ai regardé en essayant de supputer toute la distance séparant ses actes d’avec ses espoirs de salut, et je me suis rendu compte de l’énorme gouffre existant entre les deux, qui traduit la manière intéressée dont mon interlocuteur conçoit l’Islam. Il n’en retient, en effet que les éléments qui profitent à sa fainéantise. Son cas rappelle celui d’un mendiant qui ne se souvient que de ce verset coranique, qu’il se plaisait à réciter pour demander l’aumône : «Quiconque viendra avec le bien, à lui alors dix fois autant» (Sourate 6, 160). «Tu ne connais de la tradition prophétique que ce hadith ?» me suis-je étonné. Le Prophète (صلى الله عليه وسلم) a également affirmé que : «Le calomniateur n’entrera pas au paradis ?»  ; «Celui qui renie ses liens parentaux n’entrera pas au paradis» ; «Celui recèle dans son cœur un tant soit peu d’arrogance n’entrera pas au paradis» ; «Il n’est pas des nôtres celui qui nous trompe»; «Il n’est pas des nôtres celui qui, pour montrer son affliction, se frappe le visage, s’inflige des blessures, et invoque les pratiques païennes» ; «Il n’est pas des nôtres celui qui dresse une femme contre son mari» ; «Il n’est pas des nôtres quiconque ne respecte pas celui qui est plus âgé que lui, ne prend pas en pitié celui qui est petit, et n’estime pas à leur juste valeur nos savants».

«N’as-tu pas, ai-je repris, omis toutes ces traditions prophétiques, seulement parce qu’elles te rappellent les devoirs qui t’incombent, et évoqué que ce que tu penses être ton dû, à savoir le paradis, que tu cherches à obtenir sans en payer le prix ? !»

Cette catégorie de gens ne sont pas assez conscients de leurs défauts. Dès que tu les obliges à se regarder en face, à reconnaître quelque faute qu’ils ont commise, ils s’imaginent pouvoir expier tous leurs méfaits par une excuse banale jetée à la hâte, ou par quelques bonnes actions dérisoires. Quand les gens doués d’intelligence ont invoqué Dieu pour qu’Il leur pardonne leurs péchés, Il leur a répondu entre autres : «Ceux qui se sont expatriés, qui ont été expulsés de leurs demeures, qui ont été persécutés dans Mon sentier, qui ont combattu, qui ont été tués, très certainement Je tiendrai pour expiés leurs malfaisances, et les ferai entrer dans les Jardins sous quoi coulent les ruisseaux» (Sourate, 195). Les insensés, par contre, ce sont ceux qui s’imaginent que leurs grands péchés disparaissent d’eux mêmes, sans polissage, ni purification, lesquels s’opèrent au prix de grands efforts et de rudes exercices.

Parmi les innombrables ouvrages de référence en matière religieuse que j’ai consultés, il en est qui rendent l’absolution totale des péchés tributaire d’un acte apparemment très facile : par exemple, les péchés qui s’effacent avec les gouttes d’eau des ablutions. Ne te laisse pas méprendre par une simple interprétations de ces faits. Dieu n’associe Son inestimable rétribution à un rite telles les ablutions, que si cette pratique est sous-tendue par une foi profonde, un dévouement sincère, et une croyance ferme en le Jugement dernier, valeurs qui, ensemble, prouvent que l’on est prêt à se sacrifier corps et âme pour la cause de Dieu.

La religion est en effet un mariage heureux entre droits et devoirs. La vie ici-bas est également un assortiment de droits et de devoirs. Et tout contrat, qui mérite son nom, liant deux partenaires, comporte les droits et les devoirs respectifs.

Accomplis donc ton devoir ! Essaye d’en sentir le poids qui pèse sur ta personne ! Ne cherche surtout pas à t’y dérober ! Tes devoirs accomplis, à toi tes droits ! Tu peux même les revendiquer, personne ne t’en fera grief. Mais de là à se lancer dans la vie en brandissant, sans contrepartie, sans travail méritoire, cette devise : «A moi, encore et encore !», c’est un malheur ! Une telle attitude ne garantit pas le bonheur ici-bas, ni ne prépare pour l’au-delà !

 

Extrait de «Renouvelle ta vie» de Muhammad al-Ghazali
Disponible à l’achat sur ce lien

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Votre Nom