Le constat
Sur l’ensemble du Coran, le Nom divin « ar-Raḥmān » (الرَّحْمَنُ — Le Tout-Miséricordieux) apparaît 57 fois. La sourate Maryam en contient 16 à elle seule, soit plus d’un quart du total. Aucune autre sourate n’approche cette densité.
Le fait est d’autant plus frappant que la sourate ar-Raḥmān elle-même (sourate 55), sourate qui porte ce Nom comme titre, ne le mentionne qu’une seule fois dans son premier verset.
Ce décompte n’est pas le produit d’un simple comptage numérique. Ibn ʿĀshūr, le grand exégète et juriste tunisien, cheikh de la mosquée az-Zaytūna et expert de l’approche des finalités de la Sharīʿa (20e siècle, 14e H.), l’établit lui-même dans at-Taḥrīr wa at-Tanwīr :
« L’attribut ar-Raḥmān est répété seize fois dans cette sourate, et le mot raḥma quatre fois. »
Ibn ʿĀshūr y voit l’un des maqāṣid (finalités) de la sourate : établir l’attribut de Raḥmāniyya, c’est-à-dire le fait pour Dieu d’être ar-Raḥmān, et ainsi réfuter ceux qui le niaient.
Ce que le lecteur ou l’auditeur ne perçoit qu’après avoir traversé la sourate entière, c’est que ces seize occurrences ne sont pas réparties uniformément. Elles dessinent un crescendo : deux mentions dans les récits intimes de Maryam, quatre dans les passages prophétiques, puis dix dans la dernière partie, dont quatre consécutives dans les versets 88 à 93 où le Coran réfute la prétention de filiation divine.
L’attribut ar-Raḥmān ne cesse de monter en puissance.
Pourquoi la sourate qui porte le nom de Maryam, femme illustre, mère de ʿĪsā, est-elle précisément celle où Allāh Se désigne le plus souvent par Son nom ar-Raḥmān ?
Pourquoi pas la sourate al-Baqarah, la plus longue ? Pourquoi pas la sourate al-Anʿām, qui traite longuement du tawḥīd ? Pourquoi Maryam ?
La réponse se trouve dans la langue arabe elle-même, dans la structure de la sourate, et dans ce que les exégètes (mufassirūn) ont compris de la fonction de ce Nom dans ce contexte précis.
Ce que le Nom « ar-Raḥmān » dit de Dieu
Un Nom exclusif
Avant d’entrer dans la sourate, il faut comprendre ce que ce Nom porte de spécifique. Ar-Raḥmān n’est pas un adjectif parmi d’autres. C’est un Nom propre, exclusivement divin.
Ar-Rāghib al-Aṣfahānī, le célèbre spécialiste du vocabulaire coranique (12e siècle, 6e H.), le précise dans Al-Mufradāt fī Gharīb al-Qurʾān : « Raḥmān ne peut être employé pour quiconque d’autre qu’Allāh, car il signifie “Celui dont la miséricorde entoure toute chose.” » Il ajoute une précision essentielle : lorsque la raḥmah qualifie le Créateur, on n’entend par elle « la bienfaisance pure, abstraite de l’affect ».
La miséricorde divine n’est pas une émotion : c’est un acte souverain de générosité absolue.
La distinction avec ar-Raḥīm est cruciale. Ibn al-Qayyim al-Jawziyya, le théologien et juriste damascène, disciple le plus célèbre d’Ibn Taymiyya (14e siècle, 8e H.), la résume dans Badāʾiʿ al-Fawāʾid : ar-Raḥmān désigne l’attribut de miséricorde tel qu’il subsiste en Dieu Lui-même (« la description », waṣf), tandis qu’ar-Raḥīm désigne l’exercice de cette miséricorde vers Ses créatures (« l’action », fiʿl). Le Coran dit :
وَكَانَ بِالْمُؤْمِنِينَ رَحِيمًا
« Et Il est, envers les croyants, Miséricordieux » (S33 V43)
Raḥīm suivi de bihim (envers eux), mais jamais Raḥmān suivi de bihim. L’un se dirige vers la création, l’autre reste en Dieu. Ar-Raḥīm peut même qualifier un humain (le Prophète ﷺ est décrit comme — رَؤوفٌ رَحِيمٌ — raʾufun raḥīm — dans S9 V128). Ar-Raḥmān, lui, est réservé à Dieu seul. Le Coran établit cette exclusivité :
قُلِ ادْعُوا اللَّهَ أَوِ ادْعُوا الرَّحْمَنَ أَيًّا مَّا تَدْعُوا فَلَهُ الْأَسْمَاءُ الْحُسْنَىٰ
« Invoquez Allāh ou invoquez ar-Raḥmān, quel que soit celui que vous invoquez, à Lui appartiennent les plus beaux Noms » (S17 V110)
Dans le commentaire de ce même verset, Ibn al-Qayyim insiste sur le fait qu’invoquez Allāh ou invoquez ar-Raḥmān (udʿū Allāha awi dʿū ar-Raḥmān) n’est pas une simple équivalence de noms mais une équivalence d’Êtres invoqués. Prononcer le nom ar-Raḥmān n’est pas un acte neutre, contrairement à un simple label, ce nom porte en lui-même l’attribut divin tout entier.
Quand on dit ar-Raḥmān, on ne désigne pas Dieu de l’extérieur comme on désignerait un objet ; on reconnaît en Lui une qualité qui Lui appartient essentiellement, qui subsiste en Son Être (waṣf). C’est pourquoi l’invoquer revient déjà à L’adorer : on ne peut pas prononcer ce nom sans s’incliner, au moins implicitement, devant ce qu’il contient. Ibn Qayyim le formule ainsi : le verset n’ordonne pas une simple tasmiya (étiquette sur Dieu), mais une duʿāʾ (une invocation habitée de louange et de demande).
La racine : quand la miséricorde et la matrice partagent la même origine
Le Nom ar-Raḥmān est construit sur la racine trilittère r-ḥ-m (ر-ح-م). Ibn Fāris, le linguiste et philologue (11e siècle, 4e H.), dans le Maqāyīs al-Lugha identifie son sens nucléaire : « la tendresse, la compassion et la douceur ». De cette même racine dérivent raḥmah (miséricorde), arḥām (liens de parenté), et raḥim : l’utérus, la matrice.
Ce lien n’est pas une coïncidence étymologique. Le Prophète ﷺ l’a lui-même explicité dans un ḥadīth qudsī rapporté par at-Tirmidhī (n° 1907) et Abū Dāwūd (n° 1694), via ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf, et qualifié de ṣaḥīḥ (Al-Albānī, Silsilat al-Aḥādīth aṣ-Ṣaḥīḥa — numéro 520) :
قال اللهُ تباركَ وتعالى : أنا اللهُ وأنا الرَّحْمَنُ، خَلَقْتُ الرَّحِمَ، وشَقَقْتُ لَها مِنِ اسْمِي، فَمَنْ وَصَلَها وَصَلْتُهُ، وَمَنْ قَطَعَها بَتَتُّهُ
« Allāh, Béni et Très-Haut, a dit : “Je suis Allāh, Je suis ar-Raḥmān. J’ai créé les liens de parenté (ar-raḥim) et Je leur ai donné un nom dérivé de Mon Nom. Celui qui les maintient, Je maintiens le lien avec lui, et celui qui les rompt, Je le romps avec lui.” »
La matrice (l’utérus) nourrit sans qu’on le demande, protège sans condition dans un environnement clos et total. C’est la métaphore physique de ce que désigne ar-Raḥmān : une miséricorde qui précède la demande, qui enveloppe avant même que le bénéficiaire n’en ait conscience.
En arabe, la forme du mot ar-Raḥmān est celle qui exprime le débordement d’un état. On dit ghaḍbān pour quelqu’un submergé par la colère, sakrān pour quelqu’un envahi par l’ivresse. Appliqué à Dieu, en revanche, ce débordement ne dit pas un état qui Le submerge : il dit une miséricorde portée à sa plénitude, débordant vers la création. Ce n’est pas une miséricorde en puissance, attendant un mécanisme pour s’activer ; c’est une miséricorde déjà là, déjà en acte, inondant la création entière.
Et voici le point de jonction : la sourate qui parle le plus de matrices, celle de la femme de Zakariyyā (stérile, qui donne Yaḥyā) et celle de Maryam (vierge, qui donne ʿĪsā), est la sourate où le Nom divin dérivé de la matrice atteint sa concentration maximale.
Seize occurrences : cartographie d’une sourate
Les 16 occurrences ne sont pas distribuées au hasard. Elles se répartissent en trois zones d’intensité croissante, dessinant une architecture argumentative précise.
Dans la première partie (versets 1-40), ar-Raḥmān n’apparaît que deux fois, dans les récits intimes de Maryam. Au verset 18, elle invoque ar-Raḥmān face à Jibrīl apparu sous forme humaine :
قالَتْ إِنِّي أَعوذُ بِالرَّحْمَنِ مِنكَ إِن كُنتَ تَقِيًّا
« Je cherche refuge auprès du Tout-Miséricordieux contre toi, si tu es pieux » (v. 18)
Au verset 26, elle dédie son silence à ar-Raḥmān :
إِنِّي نَذَرْتُ لِلرَّحْمَنِ صَوْمًا
« J’ai voué un jeûne au Tout-Miséricordieux » (v. 26)
L’atmosphère est celle de la confidence, du secret, de la vulnérabilité protégée.
Dans la deuxième partie (versets 41-65), quatre occurrences élargissent le cercle au registre prophétique :
إِنَّ الشَّيْطانَ كانَ لِلرَّحْمَنِ عَصِيًّا
« Satan a toujours été désobéissant envers le Tout-Miséricordieux » (v. 44)
إِنِّي أَخافُ أَن يَمَسَّكَ عَذابٌ مِنَ الرَّحْمَنِ
« Je crains qu’un châtiment du Tout-Miséricordieux ne te touche » (v. 45)
إِذا تُتْلى عَلَيْهِمْ آياتُ الرَّحْمَنِ خَرُّوا سُجَّدًا وَبُكِيًّا
« Quand les versets du Tout-Miséricordieux leur étaient récités, ils tombaient prosternés et en pleurs » (v. 58)
جَنّاتِ عَدْنِ الَّتي وَعَدَ الرَّحْمَنُ عِبادَهُ بِالْغَيْبِ
« Les jardins d’Éden que le Tout-Miséricordieux a promis à Ses serviteurs » (v. 61)
Dans la troisième partie (versets 66-98), dix occurrences déferlent, soit 62,5 % du total :
أَيُّهُمْ أَشَدُّ عَلى الرَّحْمَنِ عِتِيًّا
« Ceux qui furent les plus insolents envers le Tout-Miséricordieux » (v. 69)
فَلْيَمْدُدْ لَهُ الرَّحْمَنُ مَدًّا
« Que le Tout-Miséricordieux lui prolonge son délai » (v. 75)
أَمِ اتَّخَذَ عِندَ الرَّحْمَنِ عَهْدًا
« A-t-il pris un pacte auprès du Tout-Miséricordieux ? » (v. 78)
يَوْمَ نَحْشُرُ الْمُتَّقِينَ إِلى الرَّحْمَنِ وَفْدًا
« Le Jour où Nous rassemblerons les pieux vers le Tout-Miséricordieux en délégation » (v. 85)
لّا يَمْلِكُونَ الشَّفاعَةَ إِلّا مَنِ اتَّخَذَ عِندَ الرَّحْمَنِ عَهْدًا
« Sauf celui qui aura pris un pacte auprès du Tout-Miséricordieux » (v. 87)
Puis vient le bloc final, quatre occurrences consécutives :
وَقالوا اتَّخَذَ الرَّحْمَنُ وَلَدًا
« Ils ont dit : le Tout-Miséricordieux S’est attribué un enfant » (v. 88)
أَن دَعَوْا لِلرَّحْمَنِ وَلَدًا
« Du fait qu’ils attribuent un enfant au Tout-Miséricordieux » (v. 91)
وَما يَنبَغِي لِلرَّحْمَنِ أَن يَتَّخِذَ وَلَدًا
« Il ne convient pas au Tout-Miséricordieux de s’attribuer un enfant » (v. 92)
إِن كُلُّ مَن فِي السَّماواتِ وَالْأَرْضِ إِلّا آتِي الرَّحْمَنِ عَبْدًا
« Nul, dans les cieux et la terre, ne se présentera au Tout-Miséricordieux autrement qu’en serviteur. » (v. 93)
Et la sourate se referme au verset 96 :
سَيَجْعَلُ لَهُمُ الرَّحْمَنُ وُدًّا
« Le Tout-Miséricordieux leur accordera de l’affection » (v. 96)
L’escalade est nette : de l’invocation de Maryam cherchant refuge (v. 18), jusqu’à ces versets où les cieux manquent de se fendre et la terre de se déchirer devant la prétention de filiation divine (v. 88-93).
Ce que disent les exégètes : quatre axes de lecture
Le regroupement thématique des 16 occurrences fait apparaître quatre fonctions distinctes du Nom ar-Raḥmān dans cette sourate.
1. La miséricorde en acte : protection, guidance, promesse, amour
Cinq occurrences (v. 18, 26, 58, 61, 96) déploient ar-Raḥmān dans le registre de la miséricorde concrète. Au verset 18, Jibrīl apparaît à Maryam sous forme humaine. Il est envoyé par Allāh pour lui annoncer la naissance de ʿĪsā, mais Maryam ne le sait pas encore. Effrayée par la présence de cet inconnu, elle cherche refuge auprès d’ar-Raḥmān, ce qui témoigne de sa piété.
Ibn Kathīr, le grand exégète et historien damascène (14e siècle, 8e H.), mentionne dans son Tafsīr, avec une formule atténuée (yuqāl, « il est dit »), que lorsqu’elle prononça ce Nom, Jibrīl lui-même, pourtant en mission divine, fut saisi de crainte révérencielle et reprit sa forme angélique. La majesté du Nom ar-Raḥmān est telle que même le plus grand des anges en est bouleversé. Al-Qurṭubī, l’exégète et juriste andalou (13e siècle, 7e H.), corrobore dans al-Jāmiʿ li Aḥkām al-Qurʾān : « Jibrīl recula sous l’effet du saisissement (fazaʿan) à la mention d’ar-Raḥmān. »
Au verset 58, celui où les prophètes « tombent prosternés et en pleurs » à l’écoute des versets d’ar-Raḥmān, as-Saʿdī, l’exégète saoudien du Najd (20e siècle, 14e H.), relève un point important : le Coran ne dit pas « les versets de Dieu » mais « les versets d’ar-Raḥmān ». Ce rattachement au Nom de miséricorde indique, selon lui, que le fait même d’avoir envoyé une Révélation pour guider les hommes est en soi un acte de miséricorde. Dieu n’était pas obligé de guider l’humanité. S’Il l’a fait, c’est par raḥmah.
Ce verset est l’un des points de prosternation du Coran (passages où la tradition prophétique recommande au lecteur ou à l’auditeur de marquer une prosternation). Aṭ-Ṭabarī, le père fondateur du tafsīr sunnite (10e siècle, 4e H.), rapporte dans le Jāmiʿ al-Bayān que ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb récita la sourate Maryam, se prosterna en arrivant à ce passage, puis dit :
هذا السجود، فأين البكيّ؟
« Voici la prosternation, mais où sont les pleurs ? »
Le verset mentionne deux réponses des prophètes : la prosternation et les pleurs. ʿUmar avait accompli la première, le geste physique. Il s’interrogeait sur la seconde : son cœur avait-il suivi son corps ?
Et la sourate se referme sur le don d’amour (v. 96) : ar-Raḥmān accorde wudd (affection) aux croyants. Al-Baghawī, l’exégète du Khorassan (12e siècle, 6e H.), dans Maʿālim at-Tanzīl cite Mujāhid : « Allāh les aime et les rend aimés de Ses serviteurs croyants. » L’arc de miséricorde ouvert dès le verset 2 :
ذِكْرُ رَحْمَتِ رَبِّكَ عَبْدَهُ زَكَرِيَّا
« Rappel de la miséricorde de ton Seigneur envers Son serviteur Zakariyyā » (v. 2)
se referme ici avec le don d’amour du verset 96.
2. Le paradoxe du châtiment miséricordieux
Quatre occurrences associent ar-Raḥmān au registre de la menace. Ibrāhīm rappelle à son père que Satan est le rebelle par excellence contre ar-Raḥmān (v. 44), puis le met en garde contre un châtiment imminent (v. 45). Au Jour du Jugement, ceux qui auront été les plus insolents envers ar-Raḥmān seront arrachés de chaque communauté pour être châtiés (v. 69). Et ar-Raḥmān prolonge le délai de l’égaré, lui laissant le temps de persister dans son erreur avant de voir la vérité (v. 75). Ce qui constitue, en apparence, un oxymore. Comment le Tout-Miséricordieux peut-Il châtier ?
As-Saʿdī fournit la clé dans son commentaire des versets 44-45, lorsqu’Ibrāhīm dit à son père :
يا أَبَتِ إِنَّ الشَّيْطانَ كانَ لِلرَّحْمَنِ عَصِيًّا × يا أَبَتِ إِنِّي أَخافُ أَن يَمَسَّكَ عَذابٌ مِنَ الرَّحْمَنِ
« Ô mon père, Satan a toujours été désobéissant envers le Tout-Miséricordieux. Ô mon père, je crains qu’un châtiment du Tout-Miséricordieux ne te touche » (v. 44-45)
As-Saʿdī commente :
« Dans l’attribution de la désobéissance au nom ar-Raḥmān, il y a une indication que les péchés barrent au serviteur la miséricorde d’Allāh et lui en ferment les portes. »
Ce n’est pas que le Miséricordieux cesse d’être miséricordieux. C’est que le transgresseur se ferme lui-même les portes de la miséricorde. Le châtiment n’est pas l’opposé de la raḥmah : c’est son auto-exclusion.
3. Le refuge et l’alliance eschatologique
Trois occurrences (v. 78, 85, 87) situent ar-Raḥmān dans le registre du pacte et de l’eschatologie. Au verset 85 :
يَوْمَ نَحْشُرُ الْمُتَّقِينَ إِلى الرَّحْمَنِ وَفْدًا
« Le Jour où Nous rassemblerons les pieux vers le Tout-Miséricordieux en délégation (wafdan) » (v. 85)
Ash-Shanqīṭī, le savant mauritanien spécialiste de l’explication du Coran par le Coran (20e siècle, 14e H.), dans Aḍwāʾ al-Bayān précise que al-wafd (délégation) désigne « ceux qui arrivent à dos de montures, en tant qu’hôtes honorés », et croise ce verset avec la sourate az-Zumar pour le contraste :
وَسِيقَ الَّذِينَ كَفَرُوا إِلَىٰ جَهَنَّمَ زُمَرًا
« Les mécréants seront conduits vers l’Enfer par groupes » (S39 V71)
وَسِيقَ الَّذِينَ اتَّقَوْا رَبَّهُمْ إِلى الْجَنَّةِ زُمَرًا
« Les pieux seront conduits vers le Paradis par groupes » (S39 V73)
Dans la sourate Maryam, les pieux ne sont pas seulement « conduits » : ils sont rassemblés vers ar-Raḥmān en délégation d’honneur.
As-Saʿdī commente l’expression ilā ar-Raḥmān (« vers le Tout-Miséricordieux ») :
« Leur destination est ar-Raḥmān… Celui qui arrive en tant que délégation a nécessairement dans le cœur l’espoir et la bonne opinion de Celui vers qui il voyage. »
Le Nom transforme la destination eschatologique : il ne s’agit plus d’un tribunal terrifiant, mais d’une réception miséricordieuse.
4. La réfutation de la filiation : quand l’attribut est l’argument
C’est ici que tout converge. Quatre occurrences consécutives (v. 88, 91, 92, 93) constituent le sommet théologique de la sourate.
وَقالوا اتَّخَذَ الرَّحْمَنُ وَلَدًا لَقَدْ جِئْتُمْ شَيْئًا إِدًّا تَكادُ السَّماواتُ يَتَفَطَّرْنَ مِنْهُ وَتَنشَقُّ الْأَرْضُ وَتَخِرُّ الْجِبالُ هَدًّا أَن دَعَوْا لِلرَّحْمَنِ وَلَدًا وَما يَنبَغِي لِلرَّحْمَنِ أَن يَتَّخِذَ وَلَدًا إِن كُلُّ مَن فِي السَّماواتِ وَالْأَرْضِ إِلّا آتِي الرَّحْمَنِ عَبْدًا
« Ils ont dit : “le Tout-Miséricordieux S’est attribué un enfant.” Vous avancez là une chose monstrueuse. Peu s’en faut que les cieux ne se fendent, que la terre ne se déchire et que les montagnes ne s’effondrent, du fait qu’ils attribuent un enfant au Tout-Miséricordieux. Il ne convient pas au Tout-Miséricordieux de s’attribuer un enfant. Il n’est personne dans les cieux et la terre qui ne vienne au Tout-Miséricordieux en tant que serviteur. » (v. 88-93)
Ar-Rāzī, le théologien et exégète persan (13e siècle, 7e H.), dans Mafātīḥ al-Ghayb identifie les destinataires : « Les Juifs ont dit ʿUzayr est fils de Dieu, les Chrétiens ont dit le Messie est fils de Dieu, et les Arabes ont dit les anges sont les filles de Dieu, et tous sont visés par ce verset. »
Al-Qurṭubī rapporte d’Ibn ʿAbbās que « les cieux, la terre, les montagnes et toutes les créatures furent terrifiés » par cette prétention.
Mais la question décisive est : pourquoi le Coran dit-il « ar-Raḥmān S’est attribué un enfant » et non pas « Allāh S’est attribué un enfant » ? Pourquoi choisir précisément le Nom de la miséricorde dans cette accusation ?
Ibn ʿĀshūr fournit dans at-Taḥrīr wa at-Tanwīr une observation capitale : les mécréants eux-mêmes n’utilisaient pas le nom ar-Raḥmān et ne le reconnaissaient même pas. C’est le Coran qui choisit délibérément de reformuler leur propos avec ce Nom qu’ils rejetaient. Le Coran le rapporte :
وَإِذا قِيلَ لَهُمُ اسْجُدُوا لِلرَّحْمَنِ قالُوا وَما الرَّحْمَنُ
« Quand on leur dit : “Prosternez-vous devant ar-Raḥmān”, ils disent : “Qu’est-ce que ar-Raḥmān ?” » (S25 V60)
Ils dirent « Allāh S’est attribué un enfant ». Mais le Coran choisit délibérément de reformuler avec ar-Raḥmān. Le but, précise Ibn ʿĀshūr, est de rendre leur propos abominable en l’accolant au Nom de La Miséricorde Absolue, car c’est précisément cet accolement qui crée le scandale et l’ignominie. Ibn ʿĀshūr ajoute que ce choix contient « une allusion à l’incohérence de leur propos, car l’attribut ar-Raḥmān est incompatible avec le fait de s’attribuer un enfant ».
Voici donc le fond de l’argument : dans la logique de ceux qui attribuent un fils à Dieu, le fils est le mécanisme par lequel la miséricorde divine atteint l’humanité, le médiateur nécessaire, le canal du salut. Or le Nom ar-Raḥmān affirme exactement le contraire : la miséricorde de Dieu est intrinsèque, directe et inconditionnée. Elle ne requiert aucun intermédiaire pour s’exercer. La langue arabe le confirme : comme nous le disions, ar-Raḥmān est construit sur la même forme que ghaḍbān (débordant de colère) et sakrān (envahi par l’ivresse). C’est une miséricorde déjà en acte, déjà débordante, englobant toute chose de prime abord. Supposer qu’un fils serve d’intermédiaire, c’est dire que la miséricorde d’ar-Raḥmān est insuffisante en elle-même, ce qui contredit la signification même de Son Nom.
Ar-Rāzī, dans Mafātīḥ al-Ghayb, tranche : la notion même de « fils » suppose un être de même nature que le père. Or rien n’est de même nature que Dieu. Ni engendrement, ni adoption, ni filiation d’aucune sorte ne peut s’appliquer à ar-Raḥmān.
Le Nom n’est donc pas un simple choix lexical. Le Nom est l’argument.
Le verset 93 pose le contre-principe définitif :
« Nul, dans les cieux et la terre, ne se présentera au Tout-Miséricordieux autrement qu’en serviteur. »
Face au terme walad (qui désigne la filiation) il y a le terme ʿabd (qui désigne la servitude). Il n’existe qu’une seule catégorie devant Dieu : celle de la créature.
La catégorie intermédiaire « fils de Dieu » n’existe pas. ʿĪsā, qui est le Prophète dont certains chrétiens prétendent qu’il est « fils » s’identifie dès sa naissance comme « serviteur » :
إِنِّي عَبْدُ اللهِ
« Je suis le serviteur d’Allāh » (v. 30)
L’architecture rhétorique (balāgha, l’art de l’éloquence coranique) : rien n’est accidentel
La distribution des 16 occurrences révèle une escalade en trois paliers, de l’intime au cosmique, que les spécialistes de la balāgha coranique ont relevée.
Le premier palier (2 occurrences, versets 1-40) installe le Nom dans le registre du secret et de la confiance. Le deuxième (4 occurrences, versets 41-65) l’élargit au registre prophétique et communautaire. Le troisième (10 occurrences, versets 66-98) le projette dans le registre eschatologique et théologique, avec le martèlement des quatre occurrences consécutives des versets 88-93 comme sommet.
La rime dominante de la sourate en -iyyā (khafiyyā, shaqiyyā, ʿaṭiyyā, sawiyyā, taqiyyā) crée une qualité intime et lyrique qui enveloppe même les passages les plus véhéments dans une atmosphère de tendresse. Les commentateurs arabes ont noté que le contenu de la sourate est empreint de « tendresse et compassion » (ar-riqqa wa al-ḥanān), et que « les mots ont épousé l’atmosphère générale de la sourate ». Al-Biqāʿī, l’exégète originaire de la Békaa (Liban actuel, 15e siècle, 9e H.), dans Naẓm ad-Durar observe que cette omniprésence de la miséricorde s’accorde avec ce que la sourate relate d’événements « étranges », en particulier la naissance virginale de ʿĪsā, qui est elle-même une manifestation de la toute-puissance miséricordieuse. C’est cette concentration du Nom divin « ar-Raḥmān » qui a conduit l’exégète indien al-Farāhī (20e siècle, 14e H.) à qualifier la sourate Maryam de ar-Raḥmāniyya, la « sourate de la miséricorde par excellence ».
Conclusion
La sourate Maryam ne mentionne pas ar-Raḥmān seize fois par hasard. Elle fait du Nom lui-même le protagoniste de son argumentation théologique.
La sourate s’ouvre avec la miséricorde en acte, des naissances miraculeuses accordées à un vieillard (Zakariyyā) puis à une vierge (Maryam), et se clôt avec la miséricorde en don et l’amour accordé aux croyants (v. 96).
Entre ces deux pôles, le Nom traverse tous les registres du discours : refuge, vœu, avertissement, prosternation, promesse, jugement, réfutation, affection. Il articule les récits individuels (Maryam, Ibrāhīm) avec le discours universel sur la servitude et la miséricorde.
La tradition exégétique sunnite, d’aṭ-Ṭabarī à ash-Shanqīṭī, converge sur une lecture claire : ar-Raḥmān dans cette sourate porte une triple fonction.
Théologique : la miséricorde directe rend la filiation inutile.
Rhétorique : l’escalade en trois zones culmine dans le martèlement des versets 88-93.
Narrative : le Nom encadre et structure la sourate entière.
Alors, pourquoi Maryam ? Parce que la sourate qui porte le nom de cette femme exceptionnelle est celle dont le récit central tourne autour d’un ventre maternel (raḥim) qui porte un enfant sans père. Et c’est dans cette même sourate que le Nom divin dérivé de cette même racine atteint sa densité maximale dans tout le Coran. La matrice qui enveloppe sans condition, la miséricorde qui précède la demande : la langue arabe avait déjà scellé leur parenté. Le texte coranique et les exégètes nous invitent à ne pas considérer cela comme un hasard.
Amīn Al-Amānāt
أمين الأمانات
Sources principales : Aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-Bayān ; Ibn Kathīr, Tafsīr al-Qurʾān al-ʿAẓīm ; Al-Qurṭubī, Al-Jāmiʿ li Aḥkām al-Qurʾān ; Al-Baghawī, Maʿālim at-Tanzīl ; Ar-Rāzī, Mafātīḥ al-Ghayb ; Ibn ʿĀshūr, At-Taḥrīr wa at-Tanwīr ; As-Saʿdī, Taysīr al-Karīm ar-Raḥmān ; Ash-Shanqīṭī, Aḍwāʾ al-Bayān. Lexicographie : Ibn Fāris, Maqāyīs al-Lugha ; Ar-Rāghib al-Aṣfahānī, Al-Mufradāt.



