Le Coran et ses sciences

Les Trois Portes du Coran : de la Conscience à la Lumière

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Dans un précédent article, « Le Coran : La Clé Perdue de la Lecture qui Transforme », nous avons posé un diagnostic fondamental : notre rapport au Coran s’est affaibli parce que nous le lisons en tant que Muṣḥaf (un livre-objet), en oubliant qu’il est toujours Waḥy, une parole vivante émanant d’Al-Ḥayy (Le Vivant). Nous avons vu comment ce Waḥy, porteur d’une énergie spirituelle qui fait frissonner les peaux et blanchir les cheveux, avait transformé en un quart de siècle une société entière, et comment les Compagnons le vivaient comme une expérience totale, au point de transcender la douleur physique et d’attirer la présence des Anges. La question qui se pose désormais est celle du chemin : quelles sont les portes que le croyant doit franchir pour retrouver cette lecture transformatrice ?

I. Les Trois Portes de la Conscience

Pour que le Coran opère sa fonction de Waḥy, le croyant doit franchir trois seuils de réalisation intérieure.

1. La Reconnaissance du Locuteur

Lire le Coran n’est pas lire à propos de Dieu, c’est L’écouter parler.

« وَإِنْ أَحَدٌ مِّنَ الْمُشْرِكِينَ اسْتَجَارَكَ فَأَجِرْهُ حَتَّىٰ يَسْمَعَ كَلَامَ اللَّهِ »

…Et si l’un des polythéistes te demande protection, accorde-la-lui afin qu’il entende la parole d’Allah [Sourate At-Tawbah, 6].

Le non-musulman entend la parole d’Allah de la bouche d’un être humain, un Compagnon, un musulman, en tout temps et en tout lieu, et pourtant c’est bien la Parole d’Allah qu’il entend. Le Coran lu avec la conscience du Waḥy place le croyant dans une posture de soumission absolue (‘Ubūdiyya) et il est ainsi uniquement vecteur du Verbe Divin. Il réalise qu’il est un serviteur: il n’a choisi ni l’année de sa naissance, ni son sexe, ni ses parents, ni les épreuves de sa vie, ni l’heure de sa mort. Il ne peut même pas se réveiller quand il le veut : nous nous réveillons tous lorsque Dieu le permet, et lorsqu’Il ne le permet plus à l’un de Ses serviteurs, celui-ci ne se réveille plus jusqu’au Jour de la Résurrection.

Cette prise de conscience est la première et la plus fondamentale des fonctions du Waḥy : le Coran est un message venu du ciel pour informer l’être humain qu’il est possédé par Plus Grand que lui, qu’il a un Seigneur et Créateur, et que toute son affaire est entre les mains de ce Créateur. C’est le fondement de tout ce qui est enseigné dans la science du Tawḥīd.

2. La Gérance Civilisationnelle (Al-‘Umrān)

Le Coran enseigne au croyant qu’il n’est pas sur terre par hasard. Dieu dit :

« وَإِذْ قَالَ رَبُّكَ لِلْمَلَائِكَةِ إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً »

Et lorsque ton Seigneur dit aux Anges : « Je vais placer sur terre un dépositaire de responsabilité »
[Sourate Al-Baqara, 30].

Et Il dit :

« هُوَ أَنشَأَكُم مِّنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا »

C’est Lui qui vous a fait naître de la terre et vous y a établis pour la faire prospérer
[Sourate Hūd, 61].

L’Homme est donc investi d’une double mission : il est à la fois un dépositaire d’une responsabilité émanant de Dieu (khalīfa) et un bâtisseur (isti’mār). Mais cette mission tout entière tourne autour d’un seul axe : l’adoration (‘ibāda). Le serviteur exerce sa servitude envers Dieu, et celle-ci se déploie concrètement dans la manière dont il habite la terre. Il répare au lieu de détruire, il bâtit au lieu de démolir, il renforce les liens de fraternité et devient un élément positif dans le tissu social.

C’est ce que le Coran appelle al-‘Umrān. Or ce terme ne désigne pas seulement la construction matérielle. L’édification est d’abord un esprit, et le bâtiment n’en est qu’une empreinte. Al-‘Umrān désigne avant tout le fait d’animer un lieu par l’esprit, c’est le sens du verset :

« إِنَّمَا يَعْمُرُ مَسَاجِدَ اللَّهِ مَنْ آمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ »

Ne peuplent les mosquées d’Allah que ceux qui croient en Allah et au Jour dernier
[Sourate At-Tawbah, 18].

Peupler (ya’muru), du même radical que ‘Umrān, c’est insuffler la vie dans un espace par la prière et la présence du cœur afin qu’il ne reste pas une coquille vide, ce qui vaut pour la mosquée vaut pour toute la terre : le croyant est celui qui anime ce qu’il touche.
Cette mission ne connaît pas de terme. Le croyant n’est jamais « à la retraite » : tant que Dieu le laisse en vie ici-bas, il est un agent actif au service de cette gérance. Son congé définitif n’intervient que lorsque Dieu le rappelle à Lui.

3. La Vision de l’Au-delà

Le Coran est, par essence, un livre qui nous informe sur la vie après la mort, si l’on parcourt le Livre d’Allah du début à la fin, on constate que plus des deux tiers de ses versets traitent de Al-Ākhira (الآخرة — l’Au-delà). On pourrait presque dire, à titre de définition : le Coran est le Livre de Al-Ākhira. Ce sens-là, nous y croyons comme article de foi, car il est un pilier de notre croyance, mais il disparaît souvent de notre conscience quotidienne, engloutie par les aléas de la vie courante. L’être humain se noie dans les contingences et ne parvient à porter un regard global sur sa vie et son existence que dans les moments de solitude et de méditation.

Le Coran vient affiner notre vision pour le jour de la transition ultime :

« كُلُّ نَفْسٍ ذَائِقَةُ الْمَوْتِ »
Toute âme goûtera à la mort
[Sourate Al-Anbiya, 35].

Le terme « ذَائِقَةُ » (Dhā’iqat — du verbe dhāqa, goûter) est d’une profondeur saisissante. La mort n’est pas un simple événement qui « arrive » ; elle est une expérience sensorielle intime et irréductible. Nul ne peut goûter à la place d’un autre, on ne peut transmettre à quelqu’un la saveur d’un mets autrement qu’en lui en faisant manger. On ne peut décrire les couleurs à un aveugle de naissance. Chaque coucher de soleil a une tonalité unique que seul celui qui le voit peut connaître. De même, la mort est un goût que chaque âme vivra seule, dans une singularité absolue. Chaque être humain aura sa mort, sa traversée, son face-à-face avec l’invisible.

Le Coran prépare l’âme à ce moment :

« فَكَشَفْنَا عَنكَ غِطَاءَكَ فَبَصَرُكَ الْيَوْمَ حَدِيدٌ »
Nous avons levé ton voile ; ta vue est perçante aujourd’hui
[Sourate Qaf, 22].

Après la mort, la vue devient d’une acuité tranchante : l’individu perçoit alors les réalités telles qu’elles sont, découvre avec une clarté absolue la vérité de l’au-delà, vit la certitude du Jugement et mesure enfin le sens profond ainsi que les conséquences véritables d’actes dont il était souvent insouciant ici-bas. Le terme « ghiṭā’ » (غِطَاء — voile, couverture) désigne selon l’imam Al-Qurṭubī la cécité spirituelle qui recouvrait le cœur dans la vie d’ici-bas. Quant au terme « ḥadīd » (حَدِيد — perçant, acéré), l’imam Ibn Kathīr précise qu’il renvoie à un regard puissant et pénétrant, car au Jour de la Résurrection, tout être humain, croyant comme non-croyant, verra avec une lucidité totale ce qui lui échappait auparavant. Le Coran, dans sa fonction de Waḥy, nous entraîne dès cette vie à cet éveil, afin que le dévoilement ne soit pas une surprise terrifiante, mais la confirmation de ce que le cœur avait déjà entrevu.

II. Le Pacte Originel et la Mémoire de l’Âme

Parmi les secrets les plus profonds du Coran, il en est un que l’on ne retrouve dans aucun autre texte : le Coran frappe à la porte de la fiṭra, cette nature originelle sur laquelle chaque être humain est créé. Le Prophète ﷺ a dit :

« Tout nouveau-né naît sur la fiṭra » (Rapporté par Al-Bukhārī, n°1358, et Muslim, n°2658).

Et cette fiṭra a une origine :

« وَإِذْ أَخَذَ رَبُّكَ مِن بَنِي آدَمَ مِن ظُهُورِهِمْ ذُرِّيَّتَهُمْ وَأَشْهَدَهُمْ عَلَىٰ أَنفُسِهِمْ أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ ۖ قَالُوا بَلَىٰ »

Et lorsque ton Seigneur tira des reins des fils d’Adam leur descendance et les fit témoigner contre eux-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils dirent : « Mais si ! »
[Sourate Al-A’raf, 172].

Chaque âme est donc née monothéiste par nature. Ce n’est qu’après la naissance, dans le milieu social, que la déviation intervient. L’avis quasi unanime des savants est que Dieu a créé les âmes avant les corps. Le Prophète ﷺ a dit :

« Les âmes sont des armées rassemblées ; celles qui se reconnaissent s’harmonisent, et celles qui se méconnaissent divergent »
(Rapporté par Al-Bukhārī, n°3336, et Muslim, n°2638).

C’est cette mémoire antérieure qui explique pourquoi l’on peut se sentir en affinité profonde avec une personne que l’on rencontre pour la première fois, comme si on la connaissait depuis toujours.

C’est aussi cette mémoire qui explique un phénomène que l’on observe depuis toujours : l’effet du Coran sur des personnes qui ne connaissent pas un mot d’arabe. Des témoignages de ce type sont souvent rapportés : des non-arabophones, en particulier non-musulmans, se trouvent submergés par l’émotion en entendant le Coran récité, sans en comprendre un mot. Interrogés, ils décrivent une tristesse profonde et délicate qu’ils ne parviennent pas à expliquer. Le Coran avait frappé à la porte de leur fiṭra, et leur cœur avait reconnu le genre de cette parole. C’est la parole de leur Créateur que leur âme a entendue dans le monde pré-temporel.

Le Waḥy réveille en l’âme ce qui était enfoui. C’est un processus de purification qui vise à ramener l’être à sa nature originelle.

Conclusion : L’Union par la Corde Divine

Le Coran est décrit comme un lien physique et spirituel entre deux mondes. Le Prophète ﷺ a dit :

« أَبْشِرُوا، أَبْشِرُوا، أَلَيْسَ تَشْهَدُونَ أَنْ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ وَأَنِّي رَسُولُ اللَّهِ؟ قَالُوا: نَعَمْ. قَالَ: فَإِنَّ هَذَا الْقُرْآنَ سَبَبٌ طَرَفُهُ بِيَدِ اللَّهِ وَطَرَفُهُ بِأَيْدِيكُمْ، فَتَمَسَّكُوا بِهِ، فَإِنَّكُمْ لَنْ تَضِلُّوا وَلَنْ تَهْلِكُوا بَعْدَهُ أَبَدًا »

Réjouissez-vous ! Réjouissez-vous ! N’attestez-vous pas qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que je suis Son Messager ? Ils dirent : Si. Il dit : Certe ce Coran est un lien (sabab) dont une extrémité est dans la Main d’Allah et l’autre dans vos mains. Accrochez-vous y, car vous ne vous égarerez ni ne périrez jamais après lui
(Rapporté par Ibn Ḥibbān dans son Ṣaḥīḥ, et par Ibn Abī Shayba dans son Muṣannaf ; authentifié par Al-Albānī dans Ṣaḥīḥ al-Jāmi’.)

Le mot sabab signifie ici corde, un cordon de lumière reliant la terre au ciel. Et dans un autre hadith :

« Le Livre d’Allah est la corde d’Allah tendue du ciel à la terre »
(Rapporté par l’Imam Aḥmad d’après Abū Sa’īd al-Khudrī ; authentifié par Al-Albānī dans Ṣaḥīḥ al-Jāmi’, n°4473, et dans As-Silsila aṣ-Ṣaḥīḥa, n°2024).

Tout être humain peut saisir cette corde, à condition de lire le Coran tel qu’il est : un Waḥy vivant.

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En définitive, Al-Waḥy nous ouvre trois portes : la connaissance de Dieu qui nous parle, la conscience de notre mission sur terre, et la certitude de la destination vers laquelle nous marchons. Sans ces trois seuils franchis, nous ne lisons pas le Coran en pleine conscience, fût-ce en le récitant mille fois. Car la lecture véritable du Coran ne se fait que par le Waḥy, et par le Waḥy seul.

Amīn Al-Amānāt
أمين الأمانات

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