emir-abdelkader

Pour un homme qui, dans des circonstances difficiles, assume une mission nationale, entraîner  les siens dans la voie du sacrifice, porter des coups a l’ennemi, c’est s’exposer au déchaînement des vives passions.

Contre lui se dressent les intérêts particuliers sous le visage de l’incompréhension, de la jalousie, de l’ambition personnelle. Et l’ennemi le juge d’autant plus dangereux qu’il ne peut, dans le secret de son cœur, refuser son estime à un comportement loyal et chevaleresque.

Comment, dans ces conditions, se flatter de pouvoir échapper au dénigrement et à la calomnie ?

Pourtant certains hommes possédaient le don d’éveiller avant tout, chez leurs semblables de nobles sentiments de vénération, d’enthousiasme ou d’admiration.

Abdelkader fut de ceux-là.

Au regard d’un incroyable dévouement populaire, l’apposition d’une poignée de féodaux et de fanatiques ne compte guère dans son histoire.

Et que reste-t-il des inventions mensongères qu’une certaine presse française débitait sur lui durant les années de lutte ? Peu d’hommes en vérité furent loués et admirés autant que lui par leurs adversaires.

De Desmichels à Bugeaud, tous ceux qui le combattirent se plaisaient à reconnaître son génie et sa grandeur d’âme. Et lorsqu’au lendemain  du traité de la Tafna, plus heureux que ses prédécesseurs, Bugeaud réussit à obtenir de lui une entrevue, il soulignait ainsi en quelle haute estime il le tenait. Est–il nécessaire de rappeler les éloges dithyrambiques que lui prodiguèrent, après sa libération, tant de voix françaises privées et officielles ?

Mais rien, à cet égard, n’est plus éloquent et plus émouvant que l’attitude de ses anciens prisonniers.

« Appelez les uns après les autres, les prisonniers d’Abdelkader, depuis les plus obscurs jusqu’aux plus célèbres, leur réponse sera unanime d’enthousiasme et d’admiration ».

Qu’on lise, en effet, les récits du colonel de Mirandol, de l’intendant Morisot et du capitaine Massot : pas une note discordante dans le concert des témoignages. Lors d’un échange de prisonniers, les autorités françaises n’ayant pas tenu leur parole, le colonel de Mirandol écrivait que c’était pour lui un devoir d’honneur et de reconnaissance de rendre hommage à l’Emir et de proclamer « Nous avons été rendus sans rançon et sans condition ».

Un autre témoin, le colonel Géry, citant devant Mgr Dupuch, quelques traits de la magnanimité d’Abdelkader, ajoutait ces paroles significatives :

« Nous sommes obliger de cacher, autant que nous le pouvons ces choses à nos soldats : car si ils soupçonnaient, jamais ils ne se battraient avec autant d’acharnement ».

Et lorsque, pour justifier ou excuser une injuste captivité, certains osèrent mettre en doute la bonne foi d’Abdelkader, ses anciens prisonniers furent les premiers à le défendre :

« Il en est, dit le comte de Civry, qui se sont offert spontanément pour caution de sa parole et de sa liberté ».

Ils furent les premiers  à lui rendre visite durant sa captivité, à le féliciter lors de sa libération. L’un d’eux nommé Michel, l’assurant de ses bons sentiments, s’offrit même à le servir et à l’accompagner jusqu’ à la Brousse.

S’il sut conquérir l’affection de ses ennemis, quelle place ne devait-il pas tenir dans le cœur de ses compatriotes ?

C’était une chose prodigieuse que la foudroyante conquête morale de l’Algérie  tout entière par un jeune homme inconnu, surgit des confins de l’Ouest. Son ascension au pouvoir suprême n’était pas le fait de la naissance ni de la violence. Il répondait à l’attente d’un peuple douloureusement stupéfié par l’écroulement subit de la puissance turque. Et les poètes de l’époque, exprimant l’espoir général, souhaitaient l’avènement d’un chérif capable de mobiliser toutes les énergies nationales pour une lutte victorieuse contre les envahisseurs.

Les candidats ne manquaient pas, mais seul le jeune Abdelkader méritait le titre de chef national.

Sa popularité croissait et s’étendait de jour en jour, grâce à sa supériorité écrasante dans tous les domaines, à sa perfection morale, à l’efficacité de son action, au rayonnement de sa personnalité.

A son apogée, les deux tiers de l’Algérie obéissaient à ses lois. Même dans les régions que leur éloignement ou leur particularisme tenait à l’écart de la lutte, il avait des partisans ; Partout il était admiré.

Pour son entourage comme pour le reste des Algériens, il n’était pas le sultan, ni l’émir titres ternis par le souvenir des despotes passés. Pour tous il était le « Hadj » titre commun accordé aux musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, mais qui, appliqué à un tel chef, était doublement saint et traduisait l’affection et la vénération d’un peuple. Et l’on a pu dire avec raison :

« Parmi les innombrables tribus soumises à ce sceptre guerrier, l’obéissance avait presque toujours la chaleur du dévouement »

Eloquent tribun et passionné de la cause nationale, il parcourait l’Algérie dans tout les sens. Il n’avait qu’à paraître : le peuple s’offrait à lui, acceptant les chefs investis par lui.

Durant son proconsulat, le maréchal Clauzel se méprenait beaucoup sur les raisons du succès  politique d’Abdelkader. Là où il y avait adhésion chaleureuse et spontanée, il voyait le simple effet de démonstrations de forces faciles à imiter. Il organisa donc des corps expéditionnaires qui procédaient à l’installation de beys fantoches et se repliaient ensuite sur leurs bases de départ.

On raconte qu’il fit dresser des cartes à grande échelle, divisant l’Algérie en beyliks attribués à de fictifs beys francophiles. Mais ses  tentatives pour passer aux actes tournèrent à la farce et le rendirent ridicule aux yeux de son armée. Un bey de Tittery, escorté de 2000 soldats français jusqu’à Boufarik, fut, dès le départ des français, chassé de la ville, et dut, pour sauver sa peau, se cacher dans le silo de son beau père.

Il fallut embarquer de force à Alger un certain Ben Omar, choisi pour le Beylik de Cherchell, malgré ses protestations véhémentes .Pour composer sa suite, on avait recruté une centaine de mandants rétribués largement, sur la base d’un franc par jour et par tête. Fâcheux presage, le ciel était menaçant et la mer orageuse, lorsque le pauvre Ben Omar, bey malgré lui, arriva dans le port de Cherchell. La population l’informa aussitôt que s’il mettait le pied à terre, il serait exécuté. Son chaperon, le capitaine de Rancé comprit que le coup était manqué et qu’il valait mieux rebrousser chemin. Ramené à Alger, Ben Omar fut nommé bey honoraire et fut pourvu d’une confortable pension. On comprend que cette emprise morale d’Abdelkader pût s’épanouir autour de lui en une floraison de vénération, d’enthousiasme, de fidélité profonde et de dévouement sans limite.

Un grand songeur, las et honteux de sa vie de riche oisif, abandonna luxe et plaisir pour rejoindre Abdelkader et devenir ensuite l’un de ses meilleurs lieutenants : Sidi ben Allal.

Et si les troupes assiégeaient Ain-Mahdi, capitale de Tidjaniya comptaient dans leurs rangs des membres de cette confrérie, ce n’était pas un cas d’enrôlement forcé, mais un exemple de l’irrésistible séduction morale d’Abdelkader, de son don à élever les hommes au-dessus d’eux-mêmes.

Les Algériens de Mostaganem, par exemple, paraissaient tout à fait soumis et résignés à leur nouvelle condition. Mais qu’un jour on leur signale la présence dans les haras d’un cheval ayant appartenu à l’émir, les voici qui font de ces écuries un lieu de pèlerinage, se prosternent devant le coursier à la robe d’ébène, lui embrassent les genoux et répètent sans pouvoir se détacher de lui : « Il l’a porté ! Il l’a porté ! »

Dans un des moments les plus sombres de sa carrière, alors que tout semblait désespéré, l’émir reçu la visite d’un des plus riches habitants de l’Oranie. Cet homme, ayant réalisé son immense fortune, déposa plusieurs centaines de mille francs au pied d’Abdelkader et lui dit : « Je t’offre tout ce que je possède, dès aujourd’hui c’est ton bien. Si tu triomphe, et que la patrie n’a plus besoin de cet argent, il sera toujours temps de me le rendre. Si tu succombes, je n’aurai pas à regretter d’avoir sacrifié ma fortune à une cause à laquelle tu te sacrifies tout entier. »

Et tel, qui s’en allait vers lui avec une intention malveillante, se laissait désarmer par sa seule apparition. Sur le seuil de sa tente, un jour, un pauvre soudoyé on ne sait par qui, se dressa prêt à frapper. Mais il fut médusé par la vue d’Abdelkader, présidant un conseil, imposant dans sa dignité tranquille et sa simplicité naturelle. Brusquement empoigné par le remords, l’assassin brisa son poignard et se jeta aux pieds de l’émir : « J’allais te frapper, dit –il mais ton aspect m’a désarmé, car j’ai cru voir autour de ta tête l’auréole du prophète. » Abdelkader impassible et grave, se leva, puis posa la main sur le front du malheureux : « Tu es entré ici en meurtrier. Allah, qui fait grâce au repentir, veut que tu en sortes en honnête homme. » L’histoire ne nous dit pas se qu’il advint ensuite au pauvre diable. Mais il est permis de l’imaginer fanatiquement fidèle désormais à l’homme qui avait su à la foi lui pardonner et le réhabiliter.

La fidélité d’Abdelkader se démentit jamais, même et surtout dans la défaite. Combien ne demandaient qu’à le suivre sur le chemin de l’exil ! Mais il y eut peu d’élus. L’un d’eux ne réussit d’ailleurs qu’au prix d’un stratagème. A la faveur de son teint bronzé,  Kara Mohammed, ancien général de cavalerie, se fit passer, en effet pour l’un des serviteurs de l’émir. Pendant la captivité on soumit à toutes sortes de pressions les 63 compagnons d’Abdelkader, dans l’espoir de les amener à quitter leur chef. On leur offrit la liberté : « Non, non répondirent-ils Tant qu’il sera captif, nul d’entre nous séparera son sort du sien ! »

Lors du transfert au château d’Amboise, qu’on disait plus petit que celui de Pau, on offrit de nouveau la liberté aux compagnons. On menaça faute de place, de les entasser pèle-mêle s’ils refusaient. Mais eux toujours inflexibles refusèrent, répliquèrent : « Qu’Importe ! Nous aimons mieux souffrir d’avantage encore, s’il le faut, mais le quitter dans le malheur, jamais !

Rien n’altéra la ferveur populaire, ni le malheur, ni l’éloignement ni le temps. Ce fut une curieuse et émouvante rencontre que celle qui eut lieu, fin 1852, dans le port de Marseille. Un bateau s’apprêtait à partir d’un jour à l’autre ayant à son bord Abdelkader et ses compagnons. Un autre venait d’arriver en pleine nuit, ramenant de Djedda 150 pèlerins algériens. Dès que ceux-ci eurent appris la présence de l’émir, ils demandèrent la permission de le saluer de suite. Et oubliant les fatigues d’un long voyage, à minuit et demi, ils montèrent à bord. En apercevant Abdelkader, ils se précipitèrent vers lui, comme de grands enfants, avec des cris et des larmes ou l’amertume de la défaite se mêlait à la joie de revoir le chef bien aimé. Au dire d’un témoin, le suisse Eynard la scène avait quelque chose de bouleversant. Comme d’habitude, Abdelkader demeurait impassible. Mais son émotion intérieure allait apparaître à travers les adieux qu’il fit à ceux qui étaient pour lui la dernière apparition d’une patrie à laquelle il avait tant donné et qu’il ne reverrai plus jamais.

Ces adieux furent très longs, car il tint à embrasser et à bénir tous les pèlerins, l’un après l’autre. Plus tard, en 1865, si certains pensèrent à lui pour une vis-royauté en Algérie, c’est qu’ils savaient son influence intacte et son souvenir vivace  au cœur des Algériens. La suggestion n’eut d’ailleurs aucune suite, car c’était méconnaître Abdelkader que de compter sur son acceptation. On raconte qu’en 1871, à la demande des autorités françaises, il aurait écrit aux insurgés algériens pour leur conseiller de déposer les armes. Mais ses compatriotes n’accordèrent aucun crédit à une lettre qu’ils jugeaient apocryphe et dont le texte, d’ailleurs, n’a jamais été publié. En quoi ils avaient probablement raison. En effet si Abdelkader avait définitivement renoncé à la lutte, il veilla toujours scrupuleusement à ne rien faire, à ne rien dire qui pût contredire ou ternir un passé dans lequel il avait mis le meilleur de lui-même au service de son pays et de sa foi.

Moah Chérif SAHLI

1 commentaire

  1. …” Au dire d’un témoin, le suisse Eynard la scène avait quelque chose de bouleversant”

    => “Au dire du témoin Suisse Eynard , la scène avait quelque chose de boulversant .”

    j’encourage ta motivation à écrire ces articles .

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