Certains savants ont donné à l’innovation « bid’a » un sens large englobant tout ce qui n’existait pas du temps du Prophète (r) aussi bien dans le domaine cultuel que dans le domaine du profane, que cette innovation soit condamnable ou pas. Parmi les savants qui adoptent cet avis nous citons : l’imam ash-Shafi’i, puis al-‘Iz ibn ‘Abd as-Salam, an-Nawawi et Abou Shama parmi les shafi’ites, al-Qarafi est az-Zorqani parmi les malikites, Ibn ‘Abidin parmi les hanafites, Ibn al-Jawzi parmi les hanbalites et Ibn Hazm parmi les dhahirites[1].

Selon cette approche, l’innovation « bid’a » correspond, comme l’a défini al-‘Iz ibn ‘Abd as-Salam, à « Tout ce qui est fait n’existant pas du temps du Prophète (r). Elle est divisée en innovation obligatoire (bid’a wajiba), innovation interdite (bid’a mouharrama), innovation recommandée (bid’a mandouba), innovation répréhensible (bid’a makrouha) et innovation licite (bid’a moubaha). Elle est obligatoire si elle est soumise aux normes de l’obligation, interdite si elle est soumise aux normes de l’illicite, recommandée si elle est soumise aux normes de la recommandation, répréhensible si elle est soumise aux normes de la répréhension, licite si elle soumise aux normes de licéité »[2]

Au sein de l’école hanafite

1-      Ibn ‘Abidin dit : « L’innovation peut être obligatoire comme le fait d’apporter des arguments pour répondre aux adeptes des groupes égarés ou d’apprendre les règles de la grammaire pour comprendre le Coran et la Sunna. Elle peut être recommandée comme le fait construire des forteresse ou des écoles, ainsi que toute bonne action n’existant pas des premiers temps, répréhensible comme le fait de décorer les mosquées, licite comme le fait de manger, boire ou se vêtir au-delà de l’indispensable »[3]

2-      Badr ad-Dine al-‘Ini dit dans son commentaire de sahih al-Boukhari (11/126), en commentant les propos de ‘Omar ibn al-Khattab (t) au sujet de la prière de tarawhi : « Quelle belle innovation que voici » : « L’innovation correspond en principe au fait de faire quelque chose de nouveau qui n’existait pas du temps du Prophète (r). Par ailleurs, l’innovation est divisée en deux catégories : Si elle s’intègre dans ce que la législation juge bon, alors il s’agit d’une bonne innovation. Et si elle s’intègre dans ce que la législation juge mauvais, alors il s’agit d’une mauvaise innovation ».

 A sein de l’école malikite

1-      Az-Zorqani dit dans son commentaire du « mouatta » (1/238) en commentant la parole de ‘Omar (t) précitée : « Il la qualifia d’innovation car le Prophète (r) n’a pas instauré le fait de se réunir pour l’accomplir et parce qu’elle n’existait pas non plus du temps d’Abou Bakr. Elle (l’innovation) correspond au sens littéral ce qui est inventé sans se référer à un modèle au préalable. Au sens juridique, elle se définit par opposition à la Sunna, c’est ce qui n’existait pas du temps du Prophète (r) et elle est concernée par les cinq statuts juridiques »

2-      Al-Wansharisi dit dans son livre « al-mi’yar al-mou’rab » (1/357 – 358) : « Nos compagnons (les savants de notre école), même s’ils s’accordent à réprouver les innovations d’une manière générale, la véritable analyse permet de conclure qu’ils divisent l’innovation en cinq catégories … » Puis il cité les cinq catégories en donnant des exemples de chacune d’elles. Ensuite, il dit : « La vérité sur l’innovation est qu’elle soit exposé aux normes de la législation, elle aura le statut selon les normes dans lesquelles elle s’intègre. Et après avoir pris connaissance de cette acquisition et théorisation, la parole du Prophète (r) : « Toute innovation est une source d’égarement » fait sans doute partie des textes dont les termes sont généraux mais dont les sens est restreint, comme le stipulent les imams, que Dieu les agréent »

Au sein de l’école shafi’ite

1-      L’imam ash-Shafi’i dit : « Les innovations sont de deux sortes : une innovation qui contredit le Coran, la Sunna, une information traditionnelle ou un avis consensuel, il s’agit-là d’une innovation source d’égarement. La deuxième, est une chose inventée faisant partie du bien et qui ne contredit rien de tout cela. Il s’agit-là d’une innovation non répouvable.

2-      Abou Hamid al-Ghazali dit : « Tout ce qui est innové n’est pas interdit. Ce qui est interdit, c’est l’innovation qui contredit une Sunna établie ou suspend ce qui appartient à la législation en présence de sa raison d’être. Bien au contraire, l’innovation peut être dans certains cas obligatoire si les causes venaient à changer »[4]

3-      An-Nawawi dit dans son commentaire de sahih Mouslim (6/154 – 155) en commentant la parole du Prophète (r) : « Et toute innovation est une source d’égarement » : « Il s’agit d’un texte dont les termes sont généraux mais dont le sens est restreint … Les savants disent que l’innovation est divisée en cinq catégories : obligatoire, recommandée, interdite, répréhensible et licite. Par les innovations obligatoires : L’argumentation rationnelle pour répondre aux athées et aux innovateurs. Parmi les innovations recommandées : la composition des livre et la construction des écoles et des forteresses. Parmi les innovations licites : Toute sorte de nourriture au-delà du besoin. Les innovations interdites et répréhensibles sont évidentes. J’ai exposé ce sujet avec ses arguments détaillés dans « tahdhib al-asma wa al-loughat ». Si ce qui a été évoqué est désormais connu, on sait alors que le hadith fait partie des textes dont les termes sont généraux mais dont le sens est restreint. Il en est de même pour tous les hadiths semblables relatés à ce sujet. La parole de ‘Omar ibn al-Khattab (t) à propos de la prière de tarawih : « Quelle belle innovation » appuie de ce que nous avons dit »

4-      Ibn Hajar dit dans son « fath » (4/298) en commentant la parole de ‘Omar (t) : « Quelle belle innovation » : « L’innovation est par principe ce qui est inventé sans se référer à un modèle au préalable. Au sens terminologique, elle désigne ce qui est opposée à la Sunna, elle est alors réprouvée. L’analyse permet de conclure que si elle s’intègre dans ce que la législation juge bon, elle est alors bonne. Et si elle s’intègre dans ce que la législation juge mauvais, alors elle est mauvaise. Sinon, elle fait partie de la catégorie du licite. Elle peut donc être divisée selon les cinq statut juridique »

Il dit aussi dans son « fath » (2/394) dans le livre de la prière du vendredi, chapitre « l’appel à la Prière le jour du vendredi » : « Et tout ce qui n’existait pas de son temps (r) est qualifié d’innovation. Mais certaines sont bonnes et d’autres sont à l’opposé de ceci »

Au sein de l’école hanbalite

Shams ad-Din al-Ba’li dit dans son livre « al-matla’ ‘ala abwabi al-mouqni’ » (p 334), au chapitre du divorce : « L’innovation est ce qui est fait sans se référer à un modèle au préalable. Il existe deux sortes d’innovations : une innovation de guidance et une innovation d’égarement. Par ailleurs, l’innovation est divisé en fonction des cinq statuts juridiques »

Ainsi, il existe, selon cette approche deux sortes d’innovation :

Une innovation source d’égarement : Il s’agit de toute innovation qui contredit le Coran et la Sunna.

Une innovation relevant de la guidance : Toute innovation conforme au Coran et à la Sunna.

Les arguments de cette subdivision sont les suivants :

1-      Le Prophète (r) dit : « Celui qui introduit dans notre religion-ci une innovation qui lui est étrangère, doit la voir rejetée » (rapporté par al-Boukhari et Mouslim). Le Prophète (r) nous indique que l’innovation réprouvée est celle qui contredit la législation. Quant à l’innovation conforme à la législation, elle n’est pas réprouvée.

2-      Le Prophète (r) : « Celui qui institue en islam une bonne voie « sunna hasana », a sa récompense et celle de tous ceux qui agissent selon elle après lui, sans que cela ne diminue rien de leur propre rétribution. De même que celui qui institue en islam une mauvaise voie « sunna sayyi’a » en supporte le péché ainsi que celui de tous ceux qui agissent après lui selon cette voie, sans rien diminuer de leur propre péché » (rapporté par Mouslim)

3-      La parole de ‘Omar (t) au sujet de la Prière de tarawih en groupe derrière le même imam : « Quelle bonne innovation que celle-ci » (rapporté par al-Boukhari)

Quant au hadith : « Gardez-vous des innovations, car chaque innovation est une source d’égarement », il s’agit de toute innovation en contradiction avec le Coran, la Sunna, le consensus et les informations traditionnelles.

Certains diront qu’il s’agit plutôt de l’innovation en matière de religion. Dans ce cas, comment expliquer que ‘Othman (t) ajouta un premier adhan pour la Prière du vendredi ? Ne s’agit-il pas du domaine cultuel ? Cet exemple renforce la deuxième approche de l’innovation

D’une manière plus détaillée, l’innovation est divisée selon les cinq statuts juridiques : obligataire, recommandée, interdite, répréhensible ou licite.

Pour expliquer les cinq catégories de l’innovation, les savants donnent les exemples suivants : l’innovation obligatoire, comme le fait de se consacrer à l’étude de la grammaire qui est un outil indispensable pour comprendre le Coran et la Sunna. Or, la compréhension du Coran et de la Sunna est indispensable pour la préservation de la législation « shari’a » et tout moyen san lequel on ne peut réaliser l’obligatoire et lui-même obligatoire.

L’innovation interdite telle que les innovations d’ordre dogmatique apportées par coercitionistes, les qadirites ou les kharijites.

L’innovation recommandée telle que la construction des écoles et la prière de tarawih en groupe derrière le même imam dans les mosquées.

L’innovation répréhensible : l’excès dans la décoration des mosquées et l’ornement des « moshaf »

L’innovation licite telle que le fait de se serrer la main après les Prières[5].

Conclusion

Il existe deux approches de l’innovation. Une approche détaillée qui attribut à l’innovation, aussi bien dans le domaine religieux que dans le domaine du profane, les cinq statuts juridiques : obligatoire, recommandée, interdit, répréhensible et licite.

La deuxième approche est plus restrictive. Seule l’innovation interdite est qualifiée de « bid’a ».

Force est de constater que certains utilisent le terme « bid’a » d’une manière excessive et abusive. Ils font une généralisation de cette notion en qualifiant hâtivement certaines choses d’innovations alors qu’elles ne le sont pas forcément telles que le fait de dire « notre maître Mohammad (r) » (sayyidouna), qualifier Médine de « al-mounawwara » (l’illuminée), dire après la récitation du Coran « Dieu dit vrai » (sadaqal-lahoul-‘adhim), serrer la main de son voisin après la fin de la Prière, alors qu’il s’agit plutôt d’innovations licites puisqu’elles ne contredisent ni le Coran, ni la Sunna ni le consensus.

Moncef Zenati


[1] – al-mawsou’a al-fiqhiyya

[2] – « qawaid al-ahkam » de al-‘Iz ibn ‘Abd as-Salam (2/204) (ed. Al-koulliyyat al-azhariyya, le Caire)

[3] « hachiyat Ibn al-‘Abidin » (1/376)

[4] – « ihya ‘ouloum ad-din », chapitre « adab al-akl » (2/3)

[5] – L’imam an-Nawawi considère dans son livre « al-majmou’ » que le fait de serrer la main à celui qui était avec lui avant la Prière est une action licite, et serrer la main à celui qui n’était pas avec lui avant la Prière fait partie de la Sunna. Il dit : « Sache que le fait de se serrer la mains à chaque rencontre est recommandé. Quant au fait que les gens ont pris l’habitude de se serrer la main après les prières du sobh et du ‘asr, cela n’a aucun fondement dans la législation de cette manière, mais il n’y a aucun mal en cela, car le principe de se serrer la main fait partie de la Sunna, et le fait qu’ils soient assidus à cette sunna à certains moments, et la négligent pendant la plupart du temps, cela n’empêche pas que le fait de se serrer la main à ces moments ait un fondement dans la législation » Puis, il cita les propos de al-‘Iz ibn ‘Abd as-Salam considérant le fait de se serrer la main après les Prières du sobh et du ‘asr comme une innovation licite.

4 Commentaires

  1. Pour ceux qui s’intéressent à ce sujet ô combien important je les renvoie au livre de l’érudit ‘Abd Allâh Ibn As-siddîq Al-ghumârî Ma’nâ Al-bid’a (L’innovation) paru dernièrement aux éditions Maison d’Ennour, Paris. C’est un excellent ouvrage qui traite la question avec force détails.

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