Comprendre l'Islam

La bid’a, première approche

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Au sens étymologique, le terme arabe « bid‘a » est tiré du verbe « bada‘a » qui signifie : créer sans se référer à un modèle préalable. C’est dans ce sens que Dieu se qualifie dans le Coran de « badî‘u s-samâwâti wa Al-ard » (Créateur des cieux et de la terre).

Le terme « bid‘a » correspond donc à « innovation », action de créer, d’inventer quelque chose de nouveau.

Au sens terminologique, l’imam Ash-Shâtibî définit le terme « bid‘a » comme étant « une manière d’agir inventée dans le domaine de la religion, qui ressemble à une pratique cultuelle légale, dans l’intention de pousser à l’extrême l’adoration de Dieu ».

Cette définition nous apporte des éléments de compréhension indispensables :

Premièrement : D’après cette définition, la « bid‘a » correspond à l’innovation en matière de religion ; introduire quelque chose de nouveau dans le domaine de la religion.

Dans ce sens, la « bid‘a » constitue un égarement qu’il faut rejeter conformément aux hadîth : « Celui qui introduit dans notre religion-ci une innovation qui lui est étrangère, doit la voir rejetée »[1], « Gardez-vous des innovations, car chaque innovation est une source d’égarement »[2].

En revanche, l’innovation dans le domaine du profane n’est pas réprouvée et n’est pas concernée par les hadîths précédents.

Contrairement à ce que pensent certains jeunes musulmans enthousiastes, manger à table, utilisant des cuillères, couteaux, fourchettes … n’est pas une « bid‘a » au sens terminologique du terme, de la même façon que manger par terre, avec ses mains ne correspond pas à la « Sunna ». Il en est de même pour la tenue vestimentaire.

Ainsi, nous sommes loin de la définition que certains donnent à tort à la « bid’a », à savoir, qu’il s’agit de tout ce que le Prophète (saws) n’a pas fait !

Faire ce que le Prophète (saws) n’a pas fait ne relève pas forcément de la « bid’a » réprouvée. En effet, les compagnons ont fait des choses après la mort du Prophète (saws) ce que le Prophète (saws) n’a pas fait de son vivant.

Abou Bakr a rassemblé le Coran dans un seul corpus « moushaf », ce que le Prophète (saws) n’a pas fait.

Omar a établi les registres administratifs, construit des prisons, emprunté le système des impôts fonciers « kharaj » des perses, l’établissement des registres administratifs des byzantins. Il établi un plan d’urbanisme pour la construction d’Al-Koufa.

Les compagnons ont développé le système postal. Les musulmans, du temps des omeyyades ont frappé la monnaie musulmane.

S’agit-il d’innovation « biad’ a » ? Abou Bakr, Omar, les compagnons et les premiers musulmans seraient-ils des innovateurs au sens terminologique du terme ? Loin de-là ! Car toutes ces innovations relève du domaine du profane et non pas du domaine du culte, or, en matière du profane, la règle est de savoir si cette nouveauté présente un intérêt général et si elle ne contredit aucun texte ou principe religieux.

Prenons par exemple la « soubha » (chapelet), certains enthousiastes la comptent parmi les innovations réprouvées et par conséquent, interdisent farouchement son utilisation.

Alors qu’en réalité, cette question ne relève aucunement du domaine cultuel. En effet, il ne s’agit que qu’un simple moyen de comptage. L’utilisation de la « soubha » n’est pas en soi un acte d’adoration dont l’objectif est de se rapprocher de Dieu. Ce n’est qu’un moyen aidant à l’accomplissement d’un acte cultuel qui est le « tasbih » (la glorification de Dieu). C’est dans ce sens qu’il est permis d’utiliser les hauts parleurs pour faire l’appel à la Prière (adhan), de même que de construire les minarets ou d’observer la nouvelle lune au moyen des télescopes (selon l’avis considérant la constatation visuelle de la nouvelle comme un acte d’adoration en soi), car il s’agit-là de moyens aidant à l’accomplissement d’un acte cultuel. D’ailleurs, c’est pour cette raison que la majorité des savants autorise l’utilisation de la « soubha ».

Le hanafite Ibn Noujeïm dit dans « al-bahr ar-Ra-iq » en commandant le hadith évoquant l’utilisation des noyaux de dattes pour faire « le tasbih » : « Le Prophète (saws) ne lui a pas interdit cela mais l’a orientée vers le plus facile et le plus méritoire. Et si cela était répréhensible, il le  lui aurait dit. De plus, ce hadith et les textes qui vont dans ce sens sont du nombre des arguments qui prouvent qu’il n’y a pas de mal à utiliser la « soubha » connue pour compter les invocations, car la « soubha » ne va pas au-delà du sens de ce hadith à la différence qu’il y s’agit de l’assemblage de noyaux dans un fil, or, cette différence n’a pas d’incidence sur l’interdiction »

Le malikite Mohamed ibn Ahmed ‘Illish (m 1299H) dit dans son livre « minah al-jalil » (un commentaire du célèbre « moukhtasar Khelil ») en expliquant les limites de l’utilisation licite de la soie : « Il est permis de l’utiliser pour couvrir le plafond ou le mur à condition qu’aucun homme ne s’y appuie, ainsi que pour la couture, l’étendard, la marque du vêtement et le fil de la « soubha » »

Le shafi’ite Ibn as-Salah dit dans ses « fatawa » : « Question : Est-il permis de glorifier Dieu en utilisant une « soubha » dont le fil est de soie, sachant que le fil est épais ? Il répondit : « Ce qui est décrit concernant la « soubha » n’est pas illicite, mais vaut mieux remplacer le fil par un autre »

Le hanbalite Ibn Taymiya dit dans « majmou’ al-fatawa » (22/506): « Compter les glorifications (tasbih) avec les doigts fait partie de la Sunna conformément à ce qu’a dit le Prophète (saws) aux femmes : « Glorifiez Dieu en utilisant les doigts car ils seront interrogés et seront capables de parler (pour témoigner)» Quant au fait de compter avec les noyaux, les cailloux ou autres : ceci est bien, et certains compagnons, que Dieu les agrées le faisaient. Par ailleurs, le Prophète (saws) vit la mère des croyants glorifier Dieu avec des cailloux et l’approuva. Il est également rapporté qu’Abou Hourayra glorifiait Dieu (faisait le tasbih) avec des cailloux. Quant au fait de les arranger en forme de collier, certains ont jugé ceci répréhensible d’autres pas et si l’intention qu’on y met est bonne, alors ceci est bien et n’est nullement répréhensible ».

Deuxièmement : L’imam ash-Shatibi dit : « une manière d’agir inventée dans le domaine de la religion ». Il s’agit donc d’une chose inventée qui n’a aucun fondement. Cette précision est très importante. Elle permet d’exclure de l’innovation réprouvée ce qui suit :

1- Ce qui résulte de diverses interprétations d’un même texte.

2- Ce qui se réfère à un texte ne serait-ce que faible « da’if ».

Premier cas : ce qui résulte de diverses interprétations d’un même texte : Prenons par exemple la question de l’invocation de Dieu en groupe ou de la récitation collective du Coran. Le Prophète (saws) dit : « Dieu le Très Haut a des anges qui parcourent la terre à la recherche des cercles d’évocation de Dieu. Dès qu’ils trouvent des gens en train d’évoquer Dieu Honoré et Glorifié, ils s’appellent les uns les autres : « Venez à l’objet de vos recherches » Ils étendent sur eux leurs ailes jusqu’au ciel inférieur. Leur Seigneur leur demande (et Il sait mieux qu’eux) : « Que disent Mes serviteurs ? » Ils disent : « Ils Te glorifient, chantent Ta grandeur et Ta louange et Te glorifient »… » (Rapporté par al-Boukhari et Mouslim).

Il dit aussi : « A chaque fois que des gens s’assoient pour évoquer Dieu, les anges les entourent, la miséricorde de Dieu les recouvre et la sérénité descend sur eux et Dieu les évoque parmi ceux qui sont auprès de Lui » (rapporté par Mouslim).

Il dit également : « A chaque fois que des gens se réunissent dans l’une des maisons de Dieu, récitant le Coran et l’étudiant entre eux, la sérénité descend sur eux, la miséricorde les enveloppe, les anges les entourent et Dieu les évoque parmi ceux qui sont auprès de Lui » (rapporté par Mouslim)

D’après Mou’awiya, que Dieu l’agrée, le Messager de Dieu (saws) sortit un matin et vit un cercle de gens évoquant Dieu. Il leur dit : « Qu’es-ce qui vous a fait asseoir ? » Ils dirent : « Nous nous sommes assis pour évoquer Dieu, pour Le louer de nous avoir guidés à l’islam et pour les bienfaits dont Il nous a comblés » Il dit : « Vous ne vous êtes assis que dans ce but ? » Ils dirent : « Par Dieu, ce n’est que dans ce but que nous nous sommes assis » Il dit : « Sachez que je ne vous ai pas fait jurer par Dieu parce que je doutais de votre bonne foi. Mais Gabriel est venu m’annoncer que Dieu Se vantait de vous auprès des anges » (rapporté par Mouslim).

Qu’est ce qui m’empêche de comprendre que ces hadiths concernent le fait de se réunir en cercle pour invoquer Dieu, à haute voix et en groupe ? Rien ! Ma compréhension est tout à fait conforme aux règles linguistiques établies pas la science des fondements du droit musulman. Par conséquent, non seulement le fait d’invoquer Dieu est permis, mais recommandé.

D’autres comprendront qu’il s’agit d’individus se trouvant dans un même espace, mais invoquant Dieu individuellement.

En quoi cette compréhension serait plus plausible que la première ? Pourquoi la deuxième correspondrait-elle à la Sunna alors que la première constituerait une innovation ?

On peut ne pas être d’accord. On peut pencher pour un avis plutôt que pour un autre, mais on ne peut qualifier l’un des deux d’innovation dès lors qu’il soit déduit d’une compréhension probable d’un texte.

Deuxième cas: si un avis se réfère à un texte ne serait-ce que « da’if » (faible) on ne peut le qualifier d’innovation. Prenons par exemple la prière d’exaltation[3] « tasabih », la plupart des traditionnistes le jugent faible « da’if ». Mais lorsqu’un hadith est jugé faible, cela ne signifie pas d’une manière catégorique, que le Prophète (saws) ne l’a jamais formulé. Par conséquent, si quelqu’un nous disait : étant donné qu’il existe toujours une éventualité que le Prophète (saws) l’ait dit, par précaution, je préfère accomplir la prière d’exaltation. On pourra alors lui dire qu’il vaut mieux ne pas la faire (khilaf al-awla) car on ne met pas en pratique un hadith faible, mais en aucun cas, ou pourrait lui dire qu’il s’agit d’une innovation.

Il est de même pour le fait de passer les mains sur le visage après avoir imploré (dou’a) Dieu. Il existe deux hadiths faibles[4] à ce sujet. Par conséquent, on ne peut qualifier cette action d’innovation « bid’a ».

Moncef Zenati


[1] – Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim : من أحدث في أمرنا هذا ما ليس منه فهو رد

[2] – Rapporté par Abû Dâwûd et At-Tirmidhî : إياكم ومحدثات الأمور، فإن كل بدعة ضلالة

[3] – Il s’agit d’une prière composée de quatre rak’a. Au terme de la récitation de la fatiha et de la sourate, réciter à 15 reprises : « Gloire à Dieu, la Louange est à Dieu ; il n’est de dieu que Dieu ; Dieu est le plus grand ». Réciter cette formule à 10 reprises lors de l’inclinaison, dix fois également lors de la prosternation. De même, en relevant la tête, en se prosternant à nouveau et en relevant encore la tête. Cela fait 75 exaltations « tasbih ». A répéter pendant les quatre rak’a. Faire cette prière, une fois par jour, sinon, une par semaine, sinon une fois par un, sinon, une fois dans la vie.

[4] – le premier : d’après Ibn ‘Omar : lorsque le Prophète (r) implorait Dieu, il ne baissait pas les mains avant des les passer sur le visage (rapporté par at-Tirmidhi)

Le deuxième : D’après Ibn ‘Abbas, le Prophète (r) dit : « Lorsque tu finis, passe-les sur ton visage «  (rapporté par Abou Daoud et Ibn Majah)

4 Comments

  1. Ibn Hubert Reply

    Barakallahoufikoum

    beaucoup de personnes voient le mot ‘Bid’a » comme quelque chose de néfaste alors que si ces bid’a ne contredisent pas le Saint Coran ou la Sunna, la bid’a peut être un bien

  2. Salam Alaykoum cette article il faut l’apprendre par cœur et l’appliquer c’est Tout pour moi.

  3. Merci pour ces articles qui nous permettent de faire la distinction.

  4. As salam alaykoum,

    barakallahou fik pour cet article qui espérons le, changera certaines mentalités bi idhni-llah.

    Concernant le hadith de Omar ibn Al Khattab et non Ibn Omar comme cité (le Cheikh Moncef a du faire une faute de frappe), en espérant que cela sera corrigé incha-allah. At-tirmidhi le juge « sahih-gharib » , même si beaucoup l’ont jugé faible de par une personne dans la chaine de transmission comme Adh-Dhahabi, Al Iraqi pour ne cité que ces deux illustres savants en la matière.

    Ibn Hajar quant à lui dans Boulough Al Maram a dit que cela était permis en affirmant que les ahadith mentionnant cela etait de l’ordre du « hassan » (bon). (du fait d’un nombre conséquent de version rapporté se renforcant les unes au autres).

    Quoi qu’il arrive la divergence est la.

    Concernant le hadith de Ibn Abbas cité également en note (4), Cheikh Abdoul Qadir Al Arna’out le juge « Hassan » (bon) dans son « tahqiq »(vérification)du livre « ad-dou3a al moustajab » comme Ibn Hajar précédemment. Hadith rapporté par Abou Dawoud, et Al Bayhaqi et d’autres.

    Je voudrais mentionner cheikh Ibn 3outhaymin qui dit: « le mieux est de ne pas le faire (passer ses mains sur son visage après l’invocation), mais nous NE BLÂMONS pas celui qui le fait en s’appuyant sur les ahadith qui mentionnent cela, parce que cela fait parti des choses ou les gens ont divergés. » (voir son livre charh al moumti3 3ala zad al moustaqni3)

    Pour finir concernant la prière dite de Tasbih une divergence certe existe mais disons que beaucoup d’expert dans la science du hadith l’on rejeté, certains parlant même d’un hadith inventé.
    Comme le dit le cheikh dans l’article, celui qui le considère authentique et l’applique, d’accord c’est son choix.
    Mais j’aimerai porter l’attention sur le fait que cette prière est commémorée dans certains pays lors d’occasion et on prie en groupe à la mosquée après le Icha cette prière, et les imams disent que c’est une sunnah et cela est grave, pour ne cité que la Turquie (pays dont je suis originaire). Ainsi lors du 27 de Rajab, du premier vendredi de Rajab, du 15 du mois de Cha3ban, Le 27 du Ramadan, le jour du mawlid… et cela a n’en pas douter est une bida3ah, qu’Allah nous guide et nous réforme.

    (désolé pour les fautes d’ortographe)

    wallahou a3lam.

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