laicité

 

Certes, nous n’envoyons plus les sorcières au bûcher et nous n’associons plus les chats noirs au Malin, c’est un fait et une avancée. Certes, le savoir n’est plus subordonné au pouvoir théologique en place, et l’homme connaît (et éduque) librement et en dehors des institutions religieuses. Certes, l’Occident est capable de hisser ces étendards dont il est si fier, la liberté, le libre arbitre humain, la séparation de ce qui est issu de la représentation que l’homme se fait de Dieu dans la création, et la création elle-même. Certes, l’homme occidental moderne peut vivre sans Dieu. Peut même, symboliquement et philosophiquement, proclamer la mort de Dieu. Peut même, certes, affirmer la toute puissance et la totale autonomie de l’individu en tant que être crée mais mortel, dont le sens s’épuise dans la vie humaine, dans l’histoire, sans nécessité réelle d’avoir recours à la métaphysique pour accomplir et donner un contenu propre à ce sens.

Mais. Qui a dit que la progressive émancipation de l’homme de ses divines origines en constitue logiquement, nécessairement, automatiquement une garantie d’avancée et de bonheur ? Qui a dit que l’homme en costume laïque (et souvent athée) vit mieux en société que l’homme spirituel et religieux – alors qu’il y a probablement plus de chances que puissent bien vivre ensemble ceux dont la vision est authentiquement spirituelle, et qui aiment et respectent leur prochain comme soi-même? Qui a donc dit que la neutralité, le degré zéro intellectuel et spirituel existe et, encore plus, est-il souhaitable pour le bonheur de l’humanité? Que veut dire qu’une institution doit être laïque, alors même qu’elle est composée d’hommes et femmes dont la diversité est une forme d’enrichissement et surtout dont le bonheur et équilibre personnels sont la seule garantie de réussite de cette institution?
Nous le savons : le matérialisme, et la croyance que l’être physique et sensible de l’homme épuise tous les possibles sens de l’être, cela favorise cette autre croyance, selon laquelle au-delà de la vie rien n’existe et compte pour l’homme, si ce n’est quelque chose de vaguement fantomatique dont la faible matérialité ne cesse d’effriter la solidité, dans nos imaginaires très humains.
Pourtant, personne ne pourra en réalité nier que ce qui nous garde en vie, que ce qui compte réellement pour chacun n’est pas dans la vie elle-même, dans ses aspects évidents pour les cinq sens, mais ce qu’elle dégage au-delà de nos sens. Ce n’est pas le travail en lui-même ni le salaire perçu qui rendent supportable la vie du travailleur, mais le sentiment de bien-faire qui, si possible, doit émaner de son activité. Ce n’est pas une rose, ni son parfum, qui rendent ‘beauté’ et ‘plaisir’ des notions pleines, concrètes, souhaitables. Ce n’est pas la procréation d’un enfant qui rend l’expérience de la filiation importante et magique, mais la réussite de l’éducation, du rapport entre enfants et géniteurs, l’accomplissement et le bonheur de cet être auquel nous donnons naissance. Ce n’est pas un visage, ou une chevelure, ou la couleur des yeux de l’être aimé qui constituent nos raisons de vivre, mais ce qu’elles représentent pour nous, dans notre cœur, dans nos souvenirs, dans nos attentes de bonheur.
Autrement dit, l’expérience humaine est constituée de façon radicale et profonde des représentations non sensibles de l’être, de ‘non-matière’, du spirituel (ou sentimental, pour certains) que chaque homme ou femme est en mesure de faire rentrer dans sa propre vie pour le vivre de façon harmonieuse, de sorte que ces représentations – figures, symboles, rituels, sentiments, émotions durables, mémorisables et réitérées – ont un impact pacifique, sensé et heureux sur l’existence. Ce n’est pas difficile de comprendre que l’élan vers l’amélioration de sa permanence sur terre a toujours guidé l’homme, et que si la vie seule, le ‘degré-zéro’, la matière suffisaient à nous mener vers la réussite, rien de ce qui constitue l’homme aujourd’hui existerait : la liberté même, justement, n’existerait pas ; nous serions surdéterminés par un destin qui s’accomplit dans et par la matière ; l’art non plus, l’écriture non plus, la solidarité non plus, le partage d’idées et biens non plus, le savoir même, théorique et pratique, et la transmission de celui-ci, les loisirs, rien, et je dis bien rien, n’existeraient de ce qui constitue l’homme moderne, s’il était vrai que l’homme a seulement besoin de pain pour vivre.

Les noirs détracteurs du religieux

L’homme n’a donc pas besoin que de pain pour vivre. Il a besoin aussi d’autre que de pain. Mais de quoi d’autre ? L’homme moderne est habitué à donner à cette question une réponse ‘relative’, dont l’espace sémantique est suffisamment large pour permettre à chacun d’y trouver son compte. Au fait, si nous regardons de près, toutes les réponses réunies donnent vie à une seule réponse : ce qui est au-delà de la vie fonde la vie même. La fonde dans son sens originaire (puisque l’être a été l’issue du non-être originaire), mais, pour rester plus terre-à-terre, la fonde dans ce dont la vie nécessite pour dégager sa part de plaisir, de bonheur, de bien-être pour qu’elle ait un sens, qu’elle ne soit pas un enfer, ou un ratage.
Or, la religion est une représentation humaine du non-être de la vie, du sens que l’homme donne à l’au-delà à la vie. D’autres représentations existent, qui relèvent également de la façon dont l’homme nourrit son imaginaire autour de ce qui est au-delà de la vie même pour revenir ensuite renforcé et, je dirais, légitimé vers le sens de la vie. Quand bien même le statut de vérité de chacune de ces représentations, religieuses ou non, puisse à plusieurs égards avoir un caractère de ‘relativité’, elles sont néanmoins toutes pleinement porteuses de sens, légitimes, parfois respectables, et bien entendu utiles pour que l’homme n’ait pas à faire face à un vide spirituel, intellectuel et existentiel auquel il n’est pas indispensable ni fructueux qu’il se mesure. Puisque l’esprit existe, autant le cultiver, l’aider, le renforcer, le nourrir. Les visions matérialistes, anti-spiritualistes, nihilistes, anti-religieuses, noires et désespérées, ne constituent pour l’homme moderne que des jouets sortis d’une irréalité d’autant plus nocive qu’elle est source de déséquilibre, et pas structurante. Car rien ne peut être bâti sur un être qui a comme but le non-être! La négation du principe d’accomplissement de la vie au de-là de la vie même est une pure aberration du point de vue de tout être existant. Soit dit entre parenthèse que cette loi fondamentale nous est présentée aussi dans les cycles de la nature, qui se renouvelle de façon spontanée vers l’être en passant de façon réitérée par le non-être. Que la vie et l’existence ne se terminent pas avec et dans la vie même, est une évidence tellement grande que seul le raffinement de l’entendement humain, crée, lui-seul, pour comprendre cette évidence, la maîtriser, l’utiliser et la porter à la lumière, peut nier. Mais ce jeu purement intellectuel, ce procédé dont le but devrait être ludique, devient pour certains terriblement sérieux, et ils finissent, vraiment, par y croire, et faire de cette croyance une nouvelle religion: la laïcité.

Chemises noires et cinéma

Pour qui, comme moi, vit depuis maintenant 15 ans sans télévision, l’Internet est l’instrument parfait pour ne pas rester coupée du monde, pouvoir savoir qui est Nabila, pourquoi le métro ne fonctionnera pas demain, et d’autres aménités.

La nuit passée, ne pouvant pas dormir, j’ai regardé en streaming (la joie du streaming ! briser l’actualité et la soumettre au rythme de nos insomnies !) le Grand Journal de Michel Dionisot. Quelle chance, je tombe sur un invité d’excellence : Michel Onfray.

De sa présence, je ne retiens pas grande chose, et surtout, malheureusement, aucune aura (mais quel invité du Grand Journal a-t-il jamais une aura ?). Il a une tête plutôt antipathique, un sourire crispé, un regard sans douceur. Soit. Mais il porte, ce soir, une chemise noire. Et cela, j’avoue, ne m’est pas indifférent.

Les chemises noires étaient le bataillon de Mussolini dans les années de l’Italie fasciste. On connaît leur méthode violente et intimidatrice pour maintenir l’ordre auprès du peuple. Mon grand-père maternel était, paraît-il, chemise noire dans l’Italie de la deuxième guerre mondiale. Il fut, paraît-il, tué par des partisans du Nord d’Italie, de la plaine autour du Po qui, à court d’armes, le massacrèrent à coups de sachets de riz dans le dos. Ma grand-mère maternelle, quant à elle, était juive. Cela créa un certain désordre dans ma famille. Avait-elle caché ses origines à ce mari qu’elle adorait, auquel elle envoyait des photos dédicacées dans les diverses langues étrangères qu’elle parlait ? Est-ce pour cela qu’elle se signait ‘Beba’ et non pas avec son véritable prénom, éminemment juif, Ester ? Que ressentait Ester lors de la promulgation des lois raciales contre les juifs en 1938 par le parti fasciste, dont son mari faisait vraisemblablement partie ?

Les propos de Michel Onfray sont si inintéressants que je commence en effet à penser à la mystérieuse histoire de mes grands-parents, tout en trouvant d’un parfait mauvais goût le choix de cette couleur pour le passage télé d’un philosophe censé représenter une forme de joie de la pensé.

D’abord, première donnée irréfutable du point de vue formel, cet homme se prend terriblement au sérieux. Il parle de la façon nerveuse et saccadé, sans plaisir, avec la raideur qu’affichent ceux qui ne parlent pas mais dictent leur loi. Il ricane devant les propos autrui et finit évidemment par se prendre la tête avec un autre invité du plateau.
Mais passons aux contenus. Je retiens très peu de significatif, mais ce peu suffit largement à nourrir la représentation que je pense devoir me faire de cet homme finalement, et heureusement, peu important en France. Une première phrase grotesque, qui retient mon attention, quelque chose du genre : je n’aime pas le cinéma, le cinéma m’ennuie, il y a tellement des livres que je n’ai pas lu…

Voilà des propos déjà bien prétentieux et indignes. Bien sûr, un être aussi noir d’aspect ne peut pas être inspiré par le cinéma, et ne peut que chercher dans la culture livresque son unique source de satisfaction intellectuelle. Je n’ai jamais osé lire un de ses livres, mais un ami, il y a des années, m’en avait parlé enthousiaste en disant que l’auteur en question prônait une espèce de retour à l’hédonisme à outrance : la consécration au plaisir, la liberté sexuelle, l’absence de morale, la mort de Dieu…

C’est donc par pur hasard (comme dirait Onfray et ses amis) qu’il y a quelque jour je suis tombée sur un film remarquable, réalisé par un athée, et néanmoins exceptionnel : Vincere, de Marco Bellocchio, le film sur la première femme de Benito Mussolini, Ida Dalser. Laissez-moi vous raconter combien ce film n’est pas ennuyeux.

C’est l’histoire de ce mariage religieux que Mussolini effacera de sa vie, ainsi que la femme et l’enfant qui en furent les protagonistes. Ida était une belle jeune femme de la fin de la Belle Epoque quand elle rencontra Benito, alors directeur de l’Avanti, quotidien socialiste. Elle est esthéticienne et styliste, de famille riche, et ouvre un institut de beauté, à la mode française, à Milano ; elle est passionnellement attaché à Benito et subjuguée par la personnalité de ce jeune homme d’origine très modeste et au passé un peu trouble, ayant bourlingué (inculpé à un moment de ‘vagabondage’ par les autorité helvétiques) entre la Suisse et l’Italie et occupé des postes de remplaçant dans certaines écoles du Nord Italia (il avait entre-temps appris le français et l’allemand), avant de tenter le succès politique en prêchant la cause socialiste, celle qui plus portait la flamme dans les âmes des italiens du début du siècle : la lutte du peuple pour maintenir sa liberté et sa dignité face à l’injustice et au changement imposés par les nouvelles bourgeoisies industrielles et para-industrielles. Mussolini veut donc devenir un des intellectuels porteurs de cette lutte. Et par cela évidemment sortir de l’anonymat et la relative misère que la vie lui a imposé jusque-là.

Tout va très bien jusqu’à l’octobre de 1914, quand dans un article enflammé sur la troisième page de l’Avanti, le jeune directeur, qui avait pourtant auparavant écrit qu’il fallait préserver l’Italie de la guerre, change d’avis et affirme la nécessité de l’intervention du pays dans le conflit mondiale. L’article s’appelle: “Dalla neutralità assoluta alla neutralità attiva ed operante”, c’est à dire: de la neutralité absolue à la neutralité active et opérationnelle. Remarquez le titre, chef-d’œuvre d’hypocrisie, de celui qui fut à plusieurs reprises décrit comme un grand orateur.

Les démissions de l’Avanti, qui l’accuse de transformisme et double-jeu, sont inévitables. L’agitateur  pense alors fonder un journal à lui, dont il a déjà prêt le nom : Il Popolo d’Italia, le Peuple d’Italie. Mais comment faire pour financer cette entreprise nécessaire à sa renaissance politique et sociale ? L’occasion vient justement de Ida, follement amoureuse de Benito, et riche. Elle vend tout, mais alors vraiment tout, son bien pour financer le nouveau journal de son futur mari (même si certains historiens font l’hypothèse que Mussolini soit aussi aidé par les français par l’intermédiaire du chef de cabinet du socialiste Jules Guesde, Charles Dumas, pour que le Popolo d’Italia influence l’opinion italienne vers une intervention au côté des force alliées).

Ida n’a plus rien que son amour pour Benito, et le premier numéro du Popolo d’Italia sort le 15 novembre 1914. De ces colonnes, Mussolini attaque les anciens camarades socialistes. L’expulsion du Parti Socialiste a lieu à la fin de novembre 1914, et Mussolini voit sa disgrâce à nouveau à l’horizon. Le couple se marie juste avant la naissance du petit Benito Albino le 11 novembre 1915 ; il sera reconnu officiellement par Mussolini en janvier 1916. Mais entre-temps, pendant une convalescence à l’hôpital de Treviglio, le 15 décembre 1915 Mussolini épouse en mariage civile une autre femme, qui passera à l’histoire comme sa légitime. L’existence de sa première femme épousée religieusement (et de son enfant) commence alors à être systématiquement niée et effacée par Mussolini. Les documents officiels furent brûlés ainsi que les registres de l’église où le mariage eut lieu ; les fonctionnaires furent payés pour garder le silence. Au sommet du pouvoir, au milieu des années ’20, Mussolini fit interner Ida dans un hôpital psychiatrique et accusa la femme de mythomanie et de folie. Ne pouvant fournir aucune preuve de son mariage avec le Duce, elle fut ainsi séparée de son enfant, internée à vie, et mourut en 1937 d’une attaque cérébrale. Le petit Benito Albino, à l’équilibre psychique fragile, mourut lui aussi dans un hôpital psychiatrique en 1942.
L’attitude en matière de femmes de Mussolini, capturé et fusillé le 28 avril 1945 à côté d’une de ses maîtresses, Claretta Petracci, relève de la psychopathie, qui au masculin prend bien souvent, on le sait, la forme d’un libertinage irresponsable où le psychopathe ne se préoccupe pas des possibles fruits de ses plaisirs narcissiques avec les femmes. Au moins quatre enfants illégitimes sont aujourd’hui attribués à Benito Mussolini à une époque dépourvue de moyens de contrôle des naissances.

Nous retrouvons à notre époque un autre satyre irresponsable en la figure de Silvio Berlusconi. Les points de similitude avec le Duce ne feront pas l’objet de ce papier. Un seul vaut d’être rappelé, qui pourrait ne pas sauter aux yeux des moins informés.
Lorsque la jeune marocaine Karima El Mahroug, d’âge inférieure à 18 ans, fut arrêtée pour vol en 2010 et qu’elle appela du commissariat Berlusconi pour la tirer d’affaire, la rumeur commença à courir d’une relation entre Karima et le Cavaliere Berlusconi, et le téléphone de Karima fut mis sous écoute ; dans une conversation avec une copine, un ou deux jours après le scandale, la jeune femme dit plus ou moins ceci : « Silvio m’a demandé de tout nier, de dire que je ne le connais pas, de me faire passer pour folle, et il me remplira d’argent ». Le Cavaliere a assurément vu le film de Bellocchio.

Mais revenons à Onfray, qui, lui, n’aime pas le cinéma. Il est, en revanche, pour un ‘socialisme libertaire’, et pense, dit-il sur le plateau du Grand Journal, que tout est politique, et que le (bon) politique n’est pas dans les (mauvaises) institutions.

Je laisse de côté cette dernière opinion, aujourd’hui très à la mode, selon laquelle le monde de la politique n’est pas digne de contenir le concept même qu’il devrait représenter. Les institutions en crise n’étant plus dignes de confiance, on demande de jeter le système entier qui repose sur elles, sans pour autant considérer la complexité du dit système, et la difficulté de le remplacer par autre chose qu’un système qui soit lui-même représentatif, donc encore une fois des institutions (c’est à dire des réunions, des associations, des collectivités et des lieux de vie commune et débat partagé).

En ce qui concerne le socialisme libertaire, la formule est plus subtile. Elle contient deux racines apparemment compatibles, celle de société/socialité, et celle de liberté, et cela rend la formule assez sexy pour les téléspectateurs du Grand Journal. Historiquement, cette formule ne rime à rien, et les éléments historiques qui la constituent, c’est à dire le socialisme et l’anarchisme, sont à strictement parler opposés dans leur mode respectif de réalisation politique, le premier donnant vie à une politique égalitaire, réformiste, pas forcément en rupture avec le marché, le deuxième (foncièrement utopique) affirmant la nécessité d’une ‘auto-gestion’ quasi miraculeuse des affaires du monde, auto-gestion dont l’impossibilité a été définitivement démontrée d’ailleurs par Platon : s’il est vrai que le gouvernement de la république doit correspondre, en toutes ses parties, à l’âme humaine, cette dernière étant imparfaite et incapable de se gouverner sans déviances, la république a aussi besoin, tout comme notre âme, d’un pouvoir éclairé qui la gouverne.

Ou peut-être Onfray pense-t-il qu’on devrait vivre en communautés isolées, à la Charles Fourier ? Je n’ose croire que Onfray soit assez honnête pour citer ouvertement ce philosophe très mal vu en France, qui avait comme cible en même temps le système sociale imposé par la Révolution française et la morale qui interdit la polygamie, et qui semble être de loin le père idéologique du fondateur d’une université dite ‘populaire’.

Nous connaissons toutefois un personnage quasi-historique qui crut dans un socialisme libertaire et anarchique : le père de Benito Mussolini, Alessandro Mussolini, forgeron aux idées anarchistes dont on dit que Benito, dans sa toute première jeunesse, avait honte, ces idées étant d’obstacles à son ascèse sociale.

Un matin

J’enseigne dans un grand lycée public d’une grande ville française qui n’est pas Paris. Le lycée se situe en centre-ville, et beaucoup d’étudiants de banlieue, attirés par son emplacement et son prestige d’ailleurs assez discutable à mes yeux, prennent tous les matins les transports en commun très tôt pour venir étudier dans ce lycée.

Ce matin, j’ai devant moi une de mes élèves de la terminale STG, Sarah. Elle marche à quelque mètre en s’approchant des grilles du bâtiment. Elle est marocaine ou algérienne, je ne sais pas. Elle est habillé d’une longue robe noire qui lui couvre le corps, une sorte de djellaba simple et sans décorations. Elle est voilée, autrement dit ses cheveux sont couverts d’un foulard noire comme sa robe, qui lui laisse découvert le visage seul à partir du menton. Arrivée au feu qui précède les grilles du lycée, d’un geste très rapide où l’on découvre l’habitude, Sarah baisse son foulard vers l’arrière et découvre sa chevelure brune décoiffée. Elle passe la grille, je la regarde rentrer dans la grande cour, où elle se coiffe comme elle peut avec ses deux mains, tout en continuant à marcher puisqu’elle doit être en retard. Elle marche seule vers l’entrée. En classe, elle est toujours très bavarde, pas très souriante, mais dans les devoirs surveillés elle écrit impeccablement.

En la regardant marcher tout en exécutant son geste de soumission aux principes de laïcité républicaine, j’ai bizarrement senti un pincement au cœur. J’ai essayé de parcourir rapidement, dans ma tête, les raisons qui avaient amené à la loi de 2004, officiellement contre les signes religieux ostensibles dans les écoles, et puis celle de 2010, ouvertement contre le voile intégrale musulman dit aussi niqab, porté par une petite minorité de femmes musulmanes (souvent françaises d’origine chrétienne). Le législateur n’est pas dupe, et nous, spectateurs des jeux du législateur, ne sommes pas dupes non plus de la remarquable progression.
La gauche française au pouvoir va-t-elle s’engluer dans une loi qui interdira de porter un vêtement sous prétexte qu’il rappelle une réalité religieuse qui lui est antipathique pour des raisons idéologiques (le fameux, archi-intouchable esprit laïque) et électorales (récupérer des votes à droite, mais aussi ceux des maghrébins intégrables, modernisés, et vivant dans un contexte déjà laïcisé) ? Le législateur ira-t-il jusqu’à l’absurdité d’interdire un vêtement parce que celui-ci rappelle le respect d’une tradition (celle du port d’un couvre-chef, tradition valable pour une très grande partie de l’Afrique, et encore valable pour la mode occidentale jusqu’à l’après-guerre, puisque une dame de la bonne société ne sortait jamais en cheveux et sans chapeau), ou, parfois, la soumission à une foi religieuse au sein de laquelle la chevelure féminine doit être couverte ? Respect des traditions, respect d’une religion : où trouver la volonté de prosélytisme que voient dans le port du voile les détracteurs du religieux ? De quelle façon mon élève Sarah fait du prosélytisme en sortant les cheveux couverts de chez elle? Doit-elle rencontrer des difficultés dans sa vie et dans son épanouissement en France juste parce qu’elle est née dans une famille de tradition ou pratique musulmane ? Doit-elle renoncer ou cacher ses traditions ou sa religion pour ne pas déranger la frilosité de ceux qui mélangent son être musulmane à celui des intégristes salafistes aussi loin de l’Islam modéré qu’un prêtre pédophile peut l’être d’un missionnaire au Congo ?

L’Eglise catholique au pouvoir a bien envoyé les sorcières au bûcher et sacrifié des millions de pauvres gens au nom de sa suprématie politique, intellectuelle et religieuse. Cette erreur grossière et terrible n’a jamais été vue comme raison suffisante pour que l’Eglise disparaisse ou devienne une minorité détestable dont on demanderait qu’elle soit clandestine, ou qu’elle meurt dans ses traditions.

Dérives

La droite et la gauche française, sous l’influence néfastes des détracteurs du religieux, sont en train de promulguer des lois racistes : des lois qui identifient comme inférieure, méprisable, stigmatisable et a fortiori potentiellement dangereuse une partie minoritaire et différente de la population.
Le monde arabo-musulman français, victime de la mauvaise conscience généralisée des musulmans aujourd’hui, ciblés par la ‘guerre contre l’axe du mal’ américaine, dernière trouvaille démentielle de l’ère Bush, est bien trop tolérant à l’égard de ces dérives ‘légales’ qui ont bien l’air d’une discrimination systématique et autorisée. Encore une loi contre le voile en France, et personne ne pourra plus douter que la guerre s’est déplacée ailleurs, elle est menée par des armes bien plus perverses que celle artificielles, des armes qui tuent en silence et sans faire de bruit : la haine sociale, la mort de la solidarité entre peuples et de la fraternité entre hommes et femmes différents.

La tolérance envers la différence n’est pas un élément naturel chez l’homme. Elle doit être enseignée, et reconnue par la raison. Comment nous pouvons enseigner des valeurs universelles alors que l’Etat même, que nous représentons dans notre travail, ne les mets pas en pratique ? A l’heure où le ministre de l’éducation propose un enseignement de ‘morale laïque’ dans les écoles publiques, l’Etat frôle ainsi le ridicule à tenter des circonlocutions variées pour cacher son hostilité envers le monde musulman. Il sera impossible ici d’analyser les raisons qui peuvent expliquer cette hostilité et celles qui poussent à considérer les femmes musulmanes voilées de France comme dangereuses (puisque c’est de cela qu’il s’agit). Mieux s’arrêter pour ne pas plonger dans un descriptif qui ferait référence à des anciennes rivalités tellement détestables, mais aussi à des guerres toutes récentes, celle déjà évoquée de l’Amérique, mais aussi celle d’Israël dans la bande de Gaza.

Sommes-nous en train de reproduire en France, sous autre forme plus étouffée, civilisée et perverse, ces conflits bien visibles ailleurs dans le monde ? Qui croira encore au législateur si celui-ci avance masqué ? Le peuple est irrationnel, le législateur est corrompu, le philosophe est athée et porte une chemise noire. Où aller ?

Houda Salima Khadija, enseignante en Philosophie

3 Commentaires

  1. Est-ce trop dur psychologiquement pour une enseignante en philosophie d’enseigner la réalité après avoir enseigné les valeurs universelles de la France ou est ce trop dur de voir enfin la réalité de notre monde en face ?

  2. Chère Soeur. BarakAllahou fik pour cet article très intéressant et dont la conclusion est amenée par un long développement dont on ne perd pas un mot. J’en redemande!!!

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Votre Nom

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.