Nelson Mandela est mort. L’homme est devenu une icône, un symbole unanimement célébré à travers le monde. Et pourtant… Qui se souvient des décennies où la France, de Charles de Gaulle à Valéry Giscard d’Estaing, coopérait avec le régime de l’apartheid ?

Qui rappelle qu’Amnesty International ne l’avait pas adopté comme prisonnier de conscience parce qu’il ne rejetait pas la violence ?

Et qu’il fut un « terroriste », dénoncé comme tel par le président Ronald Reagan et Mme Margaret Thatcher, parce qu’il savait que la violence faisait partie des armes des opprimés pour renverser l’oppresseur.

nelson-mandela_in_prison

Nous vous proposons de lire cet article de Achille Mbembe écrit pour Le MondeDiplomatique en Aout 2013 :

Une fois Nelson Mandela éteint, l’on sera en droit de déclarer la fin du XXe siècle. L’homme qui, aujourd’hui, se trouve au crépuscule de sa vie en aura été l’une des figures emblématiques. Exception faite de Fidel Castro, il est peut-être le dernier d’une lignée de grands hommes vouée à l’extinction, tant notre époque est pressée d’en finir une fois pour toutes avec les mythes.

Plus que le saint qu’il affirme volontiers ne jamais avoir été, Mandela aura en effet été un mythe vivant, avant, pendant et après sa longue incarcération. En lui, l’Afrique du Sud, cet accident géographique qui peine à se faire concept, aura trouvé son Idée. Et si elle n’est guère pressée de s’en séparer, c’est bel et bien parce que le mythe de la société sans mythes n’est pas sans danger pour sa nouvelle existence en tant que communauté de vie au lendemain de l’apartheid.

Mais s’il faut bel et bien accorder à Mandela le refus de sainteté qu’il ne cessait de proclamer, parfois non sans malice, force est de reconnaître par ailleurs qu’il fut loin de n’être qu’un homme banal. L’apartheid, n’ayant guère été une forme ordinaire de la domination coloniale ou de l’oppression raciale, suscita en retour l’apparition d’une classe de femmes et d’hommes peu ordinaires, sans peur, qui, au prix de sacrifices inouïs, en précipitèrent l’abolition. Si, de tous, Mandela devint le nom, c’est parce que, à chaque carrefour de sa vie, il sut emprunter, parfois sous la pression des circonstances et souvent volontairement, des chemins inattendus.

Au fond, sa vie se résume en quelques mots : un homme constamment aux aguets, sentinelle sur le départ, et dont les retours, tout aussi inattendus que miraculeux, n’auront que davantage encore contribué à sa mythologisation.

Au fondement du mythe ne se trouvent pas seulement le désir de sacré et la soif du secret. Il fleurit d’abord au voisinage de la mort, cette forme première du départ et de l’arrachement. Très tôt, Mandela en fit l’expérience, lorsque son père, Mphakanyiswa Gadla Mandela, expira presque sous ses yeux, la pipe aux lèvres, au milieu d’une toux irrépressible que même le tabac dont il était si friand ne parvint guère à adoucir. C’est alors que ce départ premier en précipita un autre. Accompagné de sa mère, le jeune Mandela quitta Qunu, le lieu de son enfance et des débuts de son adolescence, qu’il décrit avec une infinie tendresse dans son autobiographie. Il reviendra s’y établir au terme de ses longues années d’incarcération, après y avoir construit une maison, réplique en tous points de la dernière prison où il fut enfermé peu avant sa libération.

Refusant de se conformer aux usages, il partira une deuxième fois au sortir de l’adolescence. Prince fuyard, il tournera le dos à une carrière auprès du chef des Thembus, son clan d’origine. Il s’en ira à Johannesburg, ville minière alors en pleine expansion et haut lieu des contradictions sociales, culturelles et politiques engendrées par cet assemblage baroque de capitalisme et de racisme qui prendra en 1948 la forme et le nom d’apartheid. Appelé à devenir chef dans l’ordre de la coutume, Mandela se convertira au nationalisme comme d’autres à une religion, et la ville des mines d’or deviendra le théâtre principal de sa rencontre avec son destin.

Commence alors un très long et douloureux chemin de croix, fait de privations, d’arrestations à répétition, de harcèlements intempestifs, de multiples comparutions devant les tribunaux, de séjours réguliers dans les geôles avec leur chapelet de tortures et leurs rituels d’humiliations, de moments plus ou moins prolongés de vie clandestine, d’inversion des mondes diurne et nocturne, de déguisements plus ou moins spontanés, d’une vie familiale disloquée, de demeures désertées — l’homme en lutte, traqué, le fugitif constamment sur le départ, que seule guide désormais la conviction d’un jour prochain, celui du retour.

Mandela prit en effet d’énormes risques. Avec sa propre vie, qu’il vécut intensément, comme si tout était chaque fois à recommencer et comme si chaque fois était la dernière. Mais aussi avec celle de beaucoup d’autres, à commencer par sa famille, qui, conséquence inévitable, paya d’un prix inestimable le coût de ses engagements et de ses convictions. Elle le liait par là même à une dette insondable qu’il sut toujours ne jamais être à même de rembourser, ce qui ne fit qu’aggraver ses sentiments de culpabilité.

Il évita de justesse la peine capitale. C’était en 1964. Avec ses coaccusés, il s’était préparé à y être condamné. « Nous avions envisagé cette éventualité, affirme-t-il dans un entretien avec Ahmed Kathrada, longtemps après sa sortie de prison. Si nous devions disparaître, autant le faire dans un nuage de gloire. Il nous plut de savoir que notre mise à mort représenterait notre dernière offrande à notre peuple et à notre organisation (1). » Cette vision eucharistique était cependant exempte de tout désir de martyre. Et, contrairement à tous les autres, de Ruben Um Nyobè à Patrice Lumumba, en passant par Amilcar Cabral, Martin Luther King, voire Mohandas Karamchand Gandhi, il échappera à la faux.

C’est dans le bagne de Robben Island qu’il fera véritablement l’expérience de ce désir de vie, à la limite du travail forcé, de la mort et du bannissement. La prison deviendra le lieu d’une épreuve extrême, celle du confinement et du retour de l’homme à sa plus simple expression. Dans ce lieu de dénuement maximal, Mandela apprendra à habiter la cellule dans laquelle il passera plus d’une vingtaine d’années à la manière d’un vivant forcé d’épouser un cercueil (2).

Au cours de longues et atroces heures de solitude, poussé aux abords de la folie, il redécouvrira l’essentiel, celui qui gît dans le silence et dans le détail. Tout lui parlera de nouveau : une fourmi qui court on ne sait où ; la graine enfouie qui meurt, puis se relève, donnant l’illusion d’un jardin ; un bout de chose, n’importe laquelle ; le silence des mornes journées qui se ressemblent sans avoir l’air de passer ; le temps qui s’allonge interminablement ; la lenteur des jours et le froid des nuits ; la parole devenue si rare ; le monde à l’extérieur des murs dont on n’entend plus les murmures ; l’abîme que fut Robben Island, et les traces du pénitencier sur son visage désormais sculpté par la douleur, dans ses yeux flétris par la lumière du soleil se réfractant sur le quartz, dans ces larmes qui n’en sont point, la poussière sur ce visage transformé en spectre fantomatique et dans ses poumons, sur ses orteils, et par-dessus tout ce sourire joyeux et éclatant, cette position altière, droit, debout, le poing fermé, prêt à embrasser de nouveau le monde et à faire souffler la tempête.

Dépouillé de presque tout, il luttera pied à pied pour ne point céder le reste d’humanité que ses geôliers veulent à tout prix lui arracher et brandir comme l’ultime trophée. Réduit à vivre avec presque rien, il apprend à tout épargner, mais aussi à cultiver un profond détachement par rapport aux choses de la vie profane, les plaisirs de la sexualité y compris. Jusqu’au point où, prisonnier de fait, confiné entre deux murs et demi, il n’est cependant l’esclave de personne.

Homme d’os et de chair, Mandela aura donc vécu à proximité du désastre. Il aura pénétré dans la nuit de la vie, au plus près des ténèbres, en quête d’une idée, à savoir comment vivre libre de la race et de la domination du même nom. Ses choix l’auront conduit au bord du précipice. Il aura fasciné le monde parce qu’il sera revenu vivant du pays de l’ombre, force jaillissante au soir d’un siècle vieillissant et qui ne sait plus rêver.

Tout comme les mouvements ouvriers du xixe siècle, ou encore les luttes des femmes, notre modernité aura été travaillée par le rêve d’abolition qu’auront porté auparavant les esclaves. C’est ce rêve que prolongeront, au début du XXe siècle, les combats pour la décolonisation. La praxis politique de Mandela s’inscrit dans cette histoire spécifique des grandes luttes africaines pour l’émancipation humaine.

Ces luttes ont revêtu, dès les origines, une dimension planétaire. Leur signification n’a jamais été uniquement locale. Elle a toujours été universelle. Même lorsqu’elles mobilisaient des acteurs locaux, dans un pays ou sur un territoire national bien circonscrit, elles étaient au point de départ de solidarités forgées sur une échelle planétaire et transnationale.

Ce sont des luttes qui, chaque fois, ont permis l’extension ou encore l’universalisation de droits qui, jusque-là, étaient restés l’apanage d’une race. C’est le triomphe du mouvement abolitionniste au cours du XIXe siècle qui met fin à la contradiction que représentent les démocraties esclavagistes modernes. Aux Etats-Unis, par exemple, l’affranchissement des gens d’origine africaine et les luttes pour les droits civiques ouvrent la voie à l’approfondissement de l’idée et de la pratique de l’égalité et de la citoyenneté.

On retrouve la même universalité dans le mouvement anticolonialiste. Que vise-t-il, en effet, sinon de rendre possible la manifestation d’un pouvoir propre de genèse — le pouvoir de se tenir debout par soi-même, de faire communauté, de s’autodéterminer ?

En devenant le symbole de la lutte globale contre l’apartheid, Mandela prolonge ces significations. Ici, l’objectif est de fonder une communauté au-delà de la race. Alors que le racisme est de retour sous des formes plus ou moins inattendues, le projet d’égalité universelle est plus que jamais au-devant de nous.

Extrait d’un article de Achille Mbembe
Professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand à Johannesburg

 

(1) Nelson Mandela, Conversations avec moi-même, Seuil, coll. «  Points  », Paris, 2011.
(2) Cf. Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Le Livre de poche, Paris, 1996.

1 commentaire

  1. Mandela dénonça jusqu’au bout l’apartheid qui régnait en Israël-Palestine, et tous les Etats qui coopèrent avec Tel Aviv font exactement la même chose que Reagan et Thatcher avec l’apartheid sud-africain …Il suffit donc d’établir la liste des Etats qui ont des accords, secrets ou publics, avec Tel Aviv pour savoir quels sont les Etats hypocrites d’aujourd’hui.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Votre Nom

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.