Si l’on consulte l’impressionnant ouvrage de l’imam A-Dhahabi consacré aux grandes figures de l’Islam, Siaru A’lamu A-Noubalaï (dix-sept volumes), on constate qu’il ne réserve que quatre pages à l’imam  Mouhaiyi-Din  An-Anawawî. Bien peu en vérité et Ibn Kathir ne fait guère mieux dans sa Bidaya wa a-Nihaya : à peine une page. Cependant, dans ces quelques lignes, nos deux chroniqueurs ne tarissent pas de ces superlatifs que l’on garde soigneusement au fond de soi et que l’on ne sort qu’à de rares occasions, pour magnifier les grandes figures de l’histoire humaine. Ils le présentent comme le savant de son temps, l’homme à la conduite parfaite, à la plume d’or et à l’intelligence rarissime. Fort  heureusement malgré tout, sa vie et son œuvre nous sont bien détaillées dans Tuhfat AtTâlibîn fî Tarjamat Al-Imâm An-Nawawî, par son élève dévoué, le mufti Sheikh Ibn Al-`Attâr.

L’imam An-Nawawî est un homme qui fascine avant tout. Des siècles après sa mort, sa personne est encore très aimée et ses ouvrages demeurent parmi les plus consultés dans le monde musulman, rien à voir donc avec les centaines de livres qui sortent chaque mois chez nos libraires et qui tombent en désuétude à peine quelques jours après.

En vérité, quand on considère la vie assez courte de l’imam A-Nawawî et qu’on la compare à l’étendue des sujets qu’il a abordés et des écrits qu’il a livrés, on est tout d’abord frappé de stupeur. Quand ensuite on se penche sur la finesse de sa plume et la pertinence de ses réflexions, on est submergé d’admiration. Victor Hugo avait dans un très beau texte parlé d’ « hommes océan » et livré une longue liste d’éminentes personnalités. Il eût certainement joint à sa liste le nom de notre imam s’il entendait l’arabe.

S’il nous prend à présent d’examiner les raisons du succès de l’œuvre de l’imam, on s’aperçoit tout d’abord que notre homme était doué d’une intelligence et d’une sincérité qui sont loin d’être l’apanage de tout le monde. L’ingénieuse façon dont est par exemple agencé l’un de ses livres phares, Riadh A-Salihin min Kalâmi sayidi al-moursalîn  (le Jardin des vertueux), conduit le lecteur à comprendre très vite de très nombreux aspects de l’islam : les thèmes fondamentaux (moralité, droits et devoirs, règles de politesse, les cinq piliers etc.) la vie du Prophète, le droit, la compréhension du Coran… C’est également l’un des premiers ouvrages qui nous vient à l’esprit d’offrir et qui a servi de guide et de livre d’apprentissage à une nuée de générations. Est-il donc étonnant de voir d’innombrables personnes donner la préférence au Jardin des vertueux sur le Sahih Al-Boukhari ? Enfin, bien fin serait celui capable de déceler une seule mosquée ou une seule bibliothèque musulmane privée d’un tel chef-d’œuvre. D’autre part, nombreux sont pareillement les savants qui ont rédigé leur ouvrage intitulé les Quarante hadiths, c’est une tradition chez les grandes figures de l’Islam. Celui de notre imam s’est imposé dans les quatre coins du globe et a éclipsé tous les autres. Enfin, il ne paraît pas opportun de faire toute une liste de ses ouvrages ; d’abord parce qu’il le serait difficile tant il nous faudrait plusieurs articles à cause de leur nombre, mais également le lecteur non arabophone risquerait de ne pas y trouver un fort intérêt. Alors disons simplement que parmi cette myriade de livres, certains furent achevés comme L’exégèse de Sahih Muslim dont on ne trouve pas d’équivalent sur le sujet, tandis que de nombreux autres ouvrages comprenant parfois plusieurs volumes ne le sont pas comme Charh Al-Mahdhab qu’il intitula AL-Majmou’ et dont Ibn Kathir dit que s’il avait été mené à terme, on n’aurait guère pu rencontrer de plus abouti et d’aussi bien mené. Adepte du travail parfait, l’imam An-Nawawi a également renoncé à des centaines de pages écrites de sa main qu’il considérait comme renfermant des lacunes. Son élève Ibn Al-‘Attar raconte qu’il avait dû effacer à contre cœur plus de mille pages sur ordre de son maître.

L’imam Mouhaiyi-Din An-Nawawi est né dans la ville de Nawa, au sud de Damas en 631 (1233) de l’Hégire pour y mourir quelques quarante cinq années plus tard. Il partagea la majeure partie de sa vie entre études, réflexions, méditations et écriture. Au début de sa formation intellectuelle, l’imam An-Nawawî raconte qu’il assistait à douze cours différents (droit, langue, philosophie (mantiq), fondement du droit, fondement de la religion, tradition prophétique…) dispensés par douze professeurs différents, chaque jour, durant six ans, et ce, sans interruption. Il a également bien entendu mémorisé le Coran, mais également les six livres de hadith (al-Boukhari, Muslim, A-Tirmidhi, Abu daoud, Ibn Mâja, An-Nasaï) ainsi que le Mouata de l’Imam Malik, le Mousnad de l’Imam Ashafi’i, le Mousnad de l’Imam Ahmad. Formé par les plus grands savants, il a à son tour formé d’éminentes personnalités qui parlent de lui comme d’un être à part. A ce titre le Sheikh Kamel al-Adfawi évoqua dans son ouvrage  Al-Badr wa tuhfati al-musafir que des savants, voulant discuter avec l’imam An-Nawawi du livre d’Abu Hamid al-Ghazali intitulé Al-Waçit et consacré à la doctrine de l’imam Ashafi’i, lui reprochèrent de n’être pas tout à fait exact dans ses propos quant à l’ouvrage Al-Waçit. L’imam An-Nawawi fut touché et leur rétorqua qu’ils étaient en train de lui reprocher l’inexactitude de ses dires à propos d’ouvrage qu’il avait étudié plus de quatre cents fois !

Les étudiants d’aujourd’hui, qui ne lisent que sous contrainte et d’une manière très superficielle les ouvrages fondamentaux, feraient donc bien de s’inspirer !

À propos de son activité, l’imam fut questionné sur son sommeil et répondit qu’il posait sa tête sur les livres quand le sommeil devenait impossible à juguler et se réveillait peu de temps après pour poursuivre ses études. Cette situation dura un long moment de sa vie (durant son séjour de nombreuses années à Damas). Il habitait dans une pièce submergée de livres parmi lesquels il fallait se frayer un chemin, et située dans une faculté.

Ces ouvrages innombrables étaient la fortune et la joie de notre personnage. L’imam A-Dhahabi écrit qu’après son retour du pèlerinage, l’imam An-Nawawî versa dans la science jour et nuit, fuit le sommeil autant qu’il le pouvait, consacra son temps à l’étude et à l’écriture, abandonnant définitivement le confort, les commodités et le bien-être matériel. Ses repas étaient très maigres et se réduisaient à un seul en vingt-quatre heures et étaient composés pour l’essentiel de pain sec accompagné d’un peu d’huile d’olive ou de vinaigre. Il goûtait à la viande une fois dans le mois. Ses vêtements à base de toile étaient de ce qu’il y a avait de plus modeste.  Sa mère également très pauvre prenait en charge le lavage de son linge et lui envoyait à de rares occasions un gâteau à base d’olive. Ce repas était de ce qu’il pouvait espérer de mieux.

Dans l’école qui l’hébergeait, l’imam raconte que durant deux années, il avait renoncé à dormir couché à cause de l’intensité de son activité. Quand la fatigue devenait trop accablante, il posait sa tête à même les livres, le temps d’une courte récupération. Il s’était familiarisé avec ce mode de vie comme nous nous familiarisons avec le confort de nos sociétés toujours en perpétuelle amélioration. Les catalogues d’Ikea sont là pour nous le rappeler.

L’imam An-Nawawî a également vécu dans un contexte politique très difficile. On dépit des menaces mongoles et de l’instabilité politique, il garda une concentration parfaite sur son ouvrage. Son détachement des biens de ce monde et sa foi immense lui permettaient même d’écrire directement aux gouverneurs et d’interpeller les gens du pouvoir pour les rappeler à l’ordre ne craignant ni monarque, ni prince, ni puissant. Ainsi, lorsque le roi mamelouk décida d’augmenter les impôts pour répondre aux besoins de l’État mamelouk en matière de défense et de gestion, il reçut l’aval de tous les savants à l’exception de l’imam An-Nawawî. Ce dernier lui rétorqua qu’il n’avaliserait son projet qu’après un contrôle parfait de toutes les finances et de la situation des richesses du pays et des propres richesses du palais royal, refusant d’apposer sa signature sur les documents présentés. Le roi demanda alors de couper le salaire et les vivres de l’imam. Cette parole fit sourire les gens présents qui répondirent qu’ils n’existaient pas d’hommes plus démunis que l’imam, qu’il ne recevait ni salaire, ni récompense et qu’il ne possédait ni richesses, ni réserves ! Que nos chers intellectuels et philosophes des temps modernes s’arment donc de pudeur !

Après lecture de la biographie de notre imam, on lève la tête pour considérer le plafond et on se dit que notre siècle est bien ridicule en face de ces siècles d’âge d’or des sciences avant de chercher douloureusement la cause à cette décadence. Les étudiants de notre temps qui nourrissent un acharnement pour la conquête de tel ou tel diplôme dans le but ultime de s’attirer tel ou tel confort n’ont rien de fameux et paraissent – avec leurs professeurs – bien blêmes en face de ce qu’ont connu les générations des siècles défunts.

La principale différence entre nous et des hommes comme l’imam An-Nawawî est peut-être ici : nous sacrifions nos études pour le confort tandis que l’imam An-Nawawî a sacrifié le confort pour ses études. La deuxième cause réside peut-être dans le cloisonnement des diverses disciplines que connaît notre triste époque de même que les difficultés à pouvoir jouir librement du savoir et à pouvoir s’y plonger à n’importe quel moment de sa vie.  En effet, combien ne rencontrons-nous pas de ces personnes qui ayant eu un début manqué auraient souhaité reprendre les études, mais se sont retrouvées frustrées, car n’ayant pas en main ce sésame appelé baccalauréat qui permet de pousser les portes des facultés ? L’époque ne connaissait rien de tout cela ; toutes les disciplines communiquaient entre elles, se complétaient les unes les autres et la volonté suffisait pour accéder au savoir, et ce, à chaque moment de la vie. Enfin, on pourrait avancer comme troisième et principale cause notre mode de vie qui a fait de la consommation et des loisirs une priorité noble, voire absolue. Qui d’entre nous ne s’est jamais plein d’un manque de temps pour, lire, écrire, rendre visite à un ami ou simplement lui « passer un coup de fil »… ? En revanche, combien passons-nous de temps dans les centres commerciaux, dans les hypermarchés, dans les restaurants, devant chaque repas, au cinéma, devant la télévision, les jeux vidéo, internet, sur les lieux de détente, sur les terrains de sport, dans des trajets inutiles que ce soit en vacances ou en fin de semaine ? La comparaison n’est pas tenable. Alors la société a dû inventer bien des systèmes pour nous tenir au courant, des « infos alertes », des « infos flash », des journaux tels « le vingt minutes », « métro » plein de raccourcissements, souvent de mensonges et que vis-à-vis desquels nous déplorons avec sincérité et malgré tout un manque de temps pour les lire !

Pour conclure rapidement puisque le lecteur n’a pas le temps de consacrer plus de temps à la lecture, disons que lire et relire la vie et l’œuvre de personnages tels que l’imam An-Nawawi, pourrait nous aider à prendre conscience de l’état d’abrutissement auquel nous sommes parvenus. Et qu’on ne dise pas après lecture, toujours pour se rassurer, que ces hommes étaient différents ou qu’ils sont tombés du ciel !

L’imam An-Nawawî, ne s’est jamais marié et par conséquent n’eut pas de postérité. Nonobstant, il donna naissance à des ouvrages aussi lumineux les uns que les autres qui perpétuèrent son nom mieux que l’auraient fait des centaines de descendants. Puisse la lumière l’accompagner pour l’éternité.

Abderrahim Bouzelmate

8 Commentaires

  1. BarakAllahu fikom pour cet article qui réveille la conscience.

    On peut en avoir déjà eu conscience mais sans le rappel, on peut oublier et progressivement repartir dans de mauvaises habitudes.

  2. Un article qui dévoile l’importance de vivre en connaissance de ces hommes pieux, la moindre de leur particularités et certes un enseignement pour nous.
    Baraka allah hou fik Abderrahim pour cet article

  3. Un grand merci Abderrahim Bouzelmate pour cet article qui sait allier la description du mode de vie de l’imam an-Nawawi qui nous a laissé cette œuvre unique des Jardins des vertueux (merveilleuse traduction aux Éditions Tawhid)et la critique d’une vie où l’on oublie plus qu’on ne remercie pour les bienfaits dont on bénéficie.
    Au plaisir de vous lire
    A bientôt
    Fraternellement
    Kéla Larabi

  4. Article magnifique ! Personnage magnifique ! Plume magnifique!
    Merci Havre de Savoir pour ce genre d’évasion littéraire. La lecture de cet article à sur moi plus effet que bon nombre de conférence.

  5. Très bel article qui met à l’honneur une des grandes figures de l’Islam, qui donne envie de lire et de relire ses oeuvres…
    Une belle plume qui nous apporte un éclairage sur l’histoire, sur des notions, des concepts, une véritable joie à chaque fois de lire et de découvrir tes articles comme un enfant heureux d’admirer et de découvrir le magnifique cadeau qu’un proche nous offre … et le plus beau de ces cadeaux : le savoir … Qu’ALLAH te préserve et te garde parmi les tiens…

  6. Salam.

    Magnifique rappel qui touche le cœur et éveil la conscience.
    J’aurai juste envie d’ajouter qu’il n’est pas nécessaire que nous soyons tous des “Nawawi” pour que notre état s’améliore. Bien loin de cela, si une bonne partie des musulmans se donnaient juste pour devoir d’étudier leur religion et leur contexte, au rythme qui leur est accessible, nous connaîtrions déjà des avancées immenses.
    Que dire alors si des “Nawawi” venaient à apparaître…

    Qu’Allah nous guide et guide les autres à travers nous.

  7. Salam ‘aleykoum

    Un grand merci pour cet article qui nous renvoie aux tristes personnages que nous sommes devenus.

    Un grand merci pour m’avoir fait découvrir la vie somptueuse de ce grand savant qui est An Nawawi.

    Un grand merci à tous les hommes de science et leurs sacrifices. À toutes les plumes qui nous transmettent à travers des mots, des sensations incomparables.

    Un grand merci à Havre De Savoir qui publie ce genre d’articles qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

    Et surtout un très grand merci à Abderrahim Bouzelmate, l’auteur de cet article, que j’aime en Dieu sans ne l’avoir jamais rencontré. Que Dieu le Préserve.

    À travers ces quelques lignes, vous avez éveillé en moi une soif du savoir disparue et enfouie dans la vie capitaliste que je mène. Baraka Allah oufikoum.

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