Article paru sur Le Point.fr – Publié le 20/02/2012 à 20:26

Pour Florence Bergeaud-Blackler, la production de viande halal excède bien la demande. Mais pour la majorité des consommateurs, peu importe.

Laguillaumie, à Appoigny en Bourgogne, est le seul abattoir à volailles 100 % halal de France.

Tout est parti de “La viande dans tous ses états”, un reportage d’Envoyé spécial diffusé jeudi soir sur France 2. François Hallepée, directeur de la Maison d’élevage d’Ile-de-France, y révélait que les abattoirs de la région abattaient tous “selon le rite musulman, que 100 % de l’abattage est halal en Ile-de-France”. Samedi, Marine Le Pen s’empare du sujet : “La viande distribuée en Ile-de-France est exclusivement halal”, affirme-t-elle avec aplomb, criant à la tromperie. “Faux”, répondent en choeur les professionnels et le gouvernement. Pour Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chercheuse à l’Iremam (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman) et auteur de Comprendre le halal (Édipro, 2010), toute la polémique repose sur un amalgame. Explications.

Marine Le Pen a affirmé samedi que la viande vendue en Ile-de-France était “exclusivement halal”. Est-ce juste ?

C’est une affirmation fausse. Ce qui est exact, c’est que les cinq abattoirs d’Ile-de-France (les trois de Seine-et-Marne et les deux du Val-d’Oise) abattent la totalité de leur production en mode rituel (c’est-à-dire que la bête est sacrifiée vivante au nom de Dieu par un musulman). Mais Marine Le Pen a tout de même délibérément oublié de préciser que ces abattoirs, qui sont de toutes petites structures, ne représentent que 0,2 % des abattages nationaux. Or, cette production ne pourrait bien évidemment pas satisfaire la consommation de 12 millions de Franciliens.

Claude Guéant a donc raison d’affirmer que les propos de la candidate FN sont faux ?

Certes, mais sa stratégie n’est pas la bonne. Il existe un réel problème de traçabilité des filières rituelles. Et il est inexact d’affirmer que “toutes les précautions sont prises pour qu’il n’y ait pas de confusion”. À l’échelon national, il y a effectivement plus de viande produite que d’acheteurs de viande marquée halal. Une étude nationale publiée en 2008 réalisée par la DGAL (Direction générale de l’alimentation) estimait qu’en volume, 32 % du nombre total des animaux étaient abattus en France selon le mode rituel. Or, ce chiffre dépasse largement le volume des ventes étiquetées halal commercialisées dans l’Hexagone. Disons que c’est beaucoup par rapport aux 6 % de consommateurs quotidiens concernés par le marché. Une partie est exportée, mais une autre est écoulée dans les circuits conventionnels.

Qui établit ces pourcentages d’abattage halal ou non halal ?

Justement, on touche là le coeur du problème. Ce sont les abattoirs eux-mêmes qui déclarent leurs pourcentages. Il n’existe pas de comptabilité obligatoire des abattages rituels. Mais cette situation est susceptible de changer avec l’application d’un décret paru en décembre dernier et qui permettra de tenir une comptabilité plus précise. Celui-ci prévoit de mieux encadrer les abattages sans étourdissement des bêtes, en exigeant notamment une adéquation entre la production et la consommation de viande rituelle. Il faudra prouver à l’abatteur que sa production rituelle correspond bien à une commande. Mais de là à garantir que 100 % des viandes sans étiquetage rituel seront issues d’un abattage conventionnel, cela me paraît très compliqué. L’unique façon de s’en assurer serait d’imposer une traçabilité de l’abattoir à la boucherie. C’est ce que proposent certains parlementaires européens, mais l’industrie d’abattage ne suit pas. L’enjeu économique est important et la filière viande, soumise à une compétition économique forte, ne veut pas se rajouter des contraintes supplémentaires.

Pourquoi ?

Parce que le “tout halal”, dans certains cas, coûte beaucoup moins cher. Au lieu de procéder à un abattage conventionnel, de l’interrompre, de nettoyer les chaînes, puis de procéder à un abattage halal, il est plus simple de faire du halal sans interruption. Il y a une deuxième raison : certaines parties se vendent mieux en version halal comme les abats, d’autres se vendent mieux en non-halal. Dans ce cas, mieux vaut faire du tout halal pour satisfaire les plus rigoristes. Certains petits abattoirs se sont spécialisés dans le halal pour fidéliser une clientèle musulmane. Le tout halal minimise les risques que la viande dite “halal” en fait ne le soit pas.

Finalement, quelle différence pour un non-musulman entre viande halal et non halal ?

Absolument aucune. Ni sur le plan de la qualité, ni du point de vue gustatif. Même si la qualité et la quantité des contrôles vétérinaires baissent et varient d’un site à l’autre, il n’empêche que la viande halal ne passe pas entre les mailles du filet, comme on le lit souvent. Elle bénéficie des mêmes contrôles sanitaires avant sa mise sur le marché. Certaines personnes, d’ailleurs, mangent halal pour des raisons autres que religieuses.

Lesquelles ?

Je pense notamment au prix de la viande, souvent moins chère dans les boucheries halal. Mais aussi à la proximité. Dans certains quartiers, vous ne trouvez que des commerces halal, ce qui ne laisse guère de choix. Enfin, certaines personnes restent persuadées que la viande halal est mieux contrôlée… En fait, elle ne l’est ni plus ni moins.

Cela ne dérange-t-il pas certains consommateurs de manger halal sans le vouloir ?

Pas vraiment. Les gens sont attachés à la transparence, ils ont découvert son importance au moment de la crise de la vache folle. Et la filière a joué sur la traçabilité en vantant les avantages de la filière française. Ils ne craignent pas nécessairement de manger halal ; ils veulent juste savoir ce qu’il y a dans leur assiette. Seule une frange minoritaire qui suit Mme Le Pen en fait un enjeu identitaire, mais cela reste marginal.

Propos recueillis par Victoria Gairin

3 Commentaires

  1. « Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui de Dieu… »
    — Le Coran, « La Table », V, 3 ; (ar) المائدة.
    « Cela ne dérange-t-il pas certains consommateurs de manger halal sans le vouloir ?
    …Seule une frange minoritaire qui suit Mme Le Pen en fait un enjeu identitaire, mais cela reste marginal. »
    Florence Bergeaud-Blackler semble ne pas tenir compte des adeptes d’autres religions. Sans suivre Mme Le Pen dans ces délires, peut-on comprendre que ce que le Coran édicte pour les musulmans peut aussi s’appliquer à d’autres religions ? Si l’abattage est vraiment Halal et donc fait au nom du Dieu des musulmans, n’est il pas normal de le faire savoir au minimum, afin que ceux qui ne reconnaissent pas ce Dieu, puissent choisir en toute conscience s’ils veulent ou pas, consommer cette viande ?
    D’autre part la certification halal si elle est faite sur cette viande (ce qui n’est pas stipulé dans votre article), son prix (taxe) sera inévitablement répercuté à l’acheteur final. Celui-ci est en droit de savoir qu’il finance un organisme religieux, surtout dans un pays laïc.

  2. Il est surprenant que personne n’ait relevé que lors de ce reportage nous avons pu constater que dans certains des abattoirs où l’on prétend faire du “halal”, les “sacrificateurs” ne sont pas des musulmans. Or, n’est-ce pas une des conditions pour que l’abattage soir considéré comme halal ?
    En outre, toujours selon ce reportage, il semble évident que ce sont les abattoirs qui choisissent de faire du “tout halal” pour des questions purement économiques… Il faudrait que nos organisations musulmanes “audibles” s’expriment sur ce sujet d’une manière claire et sans entrer dans la polémique, à la fois pour les musulmans et pour le tout public. Chacun a besoin d’être informé pour comprendre.
    Barak Allahou fiq pour vos articles.

  3. c’est un sujet qui mérite des éclaircissements, en vue des proportions que prennent, en france, tout ce qui a trait à l’islam, religion trés mal comprise par une société qui n’a pas appris à le faire, et qui, dès les années 70-80 c’est vu prise dans un engrenage médiatique qui a progressivement construit une véritable islamophobie à l’échelle nationale.

    il est facile d’allumer sa télé le soir et d’écouter bétement tout ce qu’on nous dit, et il est plus difficile de chercher à découvrir une vérité cachée par sa propre enquete, mais là est tout l’intérêt!

    je ne saurai que conseiller l’ouvrage de Thomas Deltombe, aux éditions la découverte, intitulé “l’islam imaginaire”.

    quand au Halal, j’ai moi-meme quelques questions que j’aimerai poser à Florence Bergeaud-Blackler, Victoria Gairin ou quiconque connais le sujet et pourrai répondre à la question en toute objectivité:

    1)Quel est le problème dans le rite musulman, qui fait que les abattoirs rituels ne puissent étourdir les bètes avant de les sacrifiés?

    2) vous dites qu’il n’y a pas de difference au niveau gustatif, mais le hallal ne vide pas la bète de son sang pour éviter sa consommation? dans ce cas là, il y a une difference dans le produit qui devrai engendrer une diffèrence au niveau du gout, non?

    3) quel est la différence entre le Halal musulman et le Casher juif?

    4)enfin, ma derniere question est plus personel: le patrimoine culinaire français est trés dépendant du porc. comment un français converti peux t il continuer à manger français tout en respectant les régles édictées par la religion musulmane? la quiche lorraine aux lardons!? les tripes de caen!? le bon paté du Périgord!? 😥 je remplace déjà mes tranches de jambon par du blanc de poulet en tranche, mais ça n’est qu’un bien triste subtitut…

    merci a toutes les personnes de bon vouloir, d’éclairer ma lanterne, et celle de tout ceux qui souffrent de cette ignorance.
    cordialement,
    pascal

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