Dix jours à peine c’était écoulés, et Thabi tétait déjà de retour chez mon oncle. Nous qui le croyions au Liban en train de soigner les Francs ! Les Croisés n’ayant qu’une confiance très limitée dans les capacités de leurs compatriotes préfèrent, en effet, demander à nos médecins, ici en « Terre sainte », de soigner leurs éruptions cutanées, leurs coliques et leurs diarrhées. Et comme ils ont raison (qu’Allah les maudisse) ! Mon oncle, l’émir de Chaisar, qui entretient de bonnes relations son voisin franc à la casbah de Mounaîtira, ayant cédé aux instances de celui-ci, lui avait laissé pour quelque temps notre talentueux Thabit afin que celui-ci ne prodiguât ses soins aux malades de la garnison franque. Mais voilà que Thabit était déjà de retour ! Stupéfaits, nous lui demandâmes :

–  Comment as-tu fait pour guérir aussi rapidement leurs malades ?

Il nous répondit alors :

–  On commença par m’amener un cavalier qui avait un abcès à une jambe et une femme atteinte de fièvre hectique. Je posai un emplâtre suppuratif sur la jambe du cavalier ; l’abcès creva et l’évolution s’annonça comme devant être satisfaisante. Quant à la femme, je lui prescrivis un régime alimentaire uniquement composé de légumes. Sur ces entrefaites arriva un médecin franc qui déclara que je n’y connaissais rien. Se tournant vers le cavalier, il lui demanda : « que préfère-tu : vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? »Et le cavalier de répondre : « Vivre avec une seule jambe. » Sur ce, le médecin franc déclara : « qu’on m’amène un vigoureux cavalier avec une hache bien affutée ! »J’étais encore la quand le cavalier arriva avec la hache. Le médecin posa la jambe du patient sur un billot de bois et ordonna au robuste cavalier : « Tranche-lui la jambe d’un bon coup de hache ! »Je vis le cavalier lui assener un terrible coup qui ne suffit cependant pas  à trancher la jambe. Il porta alors un second coup, tout aussi violent, et je vis la moelle s’écouler du tibia. Le malheureux mourut sur le champ. Après quoi le médecin examina la femme et déclara : «  un démon s’est épris d’elle et c’est logé dans sa tête. Coupez-lui les cheveux ! »On les lui coupa, et elle se remit à manger la même nourriture que ces compatriotes, agrémentée d’ail et de moutarde. La fièvre monta. Le médecin déclara : « Le démon s’est transporté au niveau du cerveau » Saisissant alors un rasoir, il lui fit sur la tête une incision en forme de croix et lui arracha un bon morceau de cuir chevelu, dénudant ainsi l’os crânien qu’il frotta avec du sel. La femme mourut dans l’heure. Je demandais alors aux autres : « avez-vous encore besoin de mes services ? – Non », me répondirent-ils. Et je m’en fus, conscient d’avoir appris auprès de ces gens bien des choses que j’avais ignorées jusque-là !

C’est le neveu du souverain de Chaîsar, l’émir Oussama ibn Mouride (1095-1188) qui, non sans une cruelle ironie, nous régale de cette sinistre expérience de jeunesse, histoire qui illustre on ne peut mieux « l’admirable science médicale des Francs ».

Tiré du livre de Sigrid Hunke « Le soleil d’Allah brille sur l’occident ». page117-118.

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