Le comportement présente une limite supérieure. Lorsqu’elle est dépassée, il devient outrage. Il présente également une limite inférieure. Si cette limite n’est pas atteinte, le comportement devient faiblesse et bassesse.

          Ainsi, la colère présente une limite : il s’agit du courage digne d’éloges, et le refus de s’abaisser à l’infamie et à la vilenie. Voilà la forme la plus parfaite de colère. Si elle dépasse cette limite, la colère devient transgression et oppression. Si elle ne l’atteint pas, elle n’est que lâcheté, et elle n’empêche pas de sombrer dans l’infamie.

          La convoitise présente une limite : c’est le fait de rechercher à acquérir les biens matériels nécessaires et suffisants. Si cette limite n’est pas atteinte, la convoitise n’est plus que faiblesse et gâchis. Si elle est dépassée la convoitise devient avidité et ambition mal placée.

          La jalousie présente une limite : il s’agit de se concurrencer dans la recherche de la perfection et du refus d’être dépassé par autrui. Si on outrepasse cette limite – en espérant que l’être jalousé  ne puisse plus profiter de son bienfait et en cherchant à lui faire mal – cela devient de la transgression et de l’injustice. Si cette limite n’est pas atteinte, le serviteur sombrera alors dans la bassesse, la faiblesse d’ambition et la petitesse d’âme. Le Prophète (SAS) a dit : « (Il est interdit de) jalouser autrui si ce n’est concernant deux situations : celle d’un homme à qui Allah a donné des biens en quantité et qu’il dépense dans la vérité, et celle d’un homme à qui Allah a accordé  science  par laquelle il juge et qu’il enseigne aux gens. » Cette jalousie-là est une jalousie de concurrence par laquelle l’être jaloux cherche à atteindre le rang occupé par le jalousé. Ce n’est donc pas une jalousie abjecte par laquelle on espère que le bienfait dont jouit l’être jalousé disparaîtra.

          Le désir présente une limite : il s’agit – l’assouvissement du désir aidant  – d’accorder du repos au cœur et à la raison après les efforts fournis dans l’obéissance à Allah et l’amélioration de soi. Si cette limite est dépassée le désir n’est plus que lubricité et avidité sensuelle et se réduit à un instinct animal. Si cette limite n’est pas atteinte, et ne permet donc pas d’assouvir ses désirs, dans le but de ne se préoccuper ensuite que de la recherche de la perfection (de l’adoration) et des mérites, le serviteur fera alors aveu de faiblesse, d’impuissance et de bassesse.

          Le repos représente une limite : il s’agit de laisser son âme, ses sens et forces au repos, en se préparant à la pratique d’actes d’obéissance et à la recherche des mérites et leur prolifération. L e but est que l’âme ne soit pas épuisée par l’effort et la fatigue, ce qui affaiblirait  l’effet des mérites recherchés. Si cette limite est dépassée, c’est que le serviteur fait preuve de nonchalance, de paresse et d’apathie et la plupart de ses intérêts vitaux lui échapperont. Si cette limite n’est pas atteinte, ce sera alors néfaste pour ses forces qui faibliront, et l’excès d’efforts pourrait même l’amener à délaisser tout acte, comme un cavalier pressé qui épuiserait sa monture : non seulement il ne pourra arriver à destination, mais il risque aussi de perdre sa monture.

          La générosité présente une limite : elle se trouve entre deux extrêmes. Si cette limite est dépassée, la générosité devient gaspillage et dilapidation de biens. Si elle n’est pas atteinte, elle devient avarice et cupidité.

          Le courage présente une limite : si elle est dépassée le courage devient imprudence. Si elle n’est pas atteinte, il devient lâcheté et couardise. Cette limite consiste à faire preuve d’audace quand il le faut et faire preuve de retenue quand c’est nécessaire. Mou’âwiyah dit un jour à ‘Amr Ibn Al-‘As : « J’ai du mal à savoir si tu es courageux ou lâche : tantôt, tu as une telle audace que je me dis : c’est le plus courageux des hommes. Mais parfois tu fais preuve d’une telle retenue que je me dis : c’est le plus lâche des hommes. » Amr lui répondit les versets suivants :

Courageux quand l’occasion se présente,

Je fais preuve de retenue quand les circonstances l’imposent.

          La jalousie présente une limite : si elle est dépassée, elle se transforme en accusation (infondée) et en mauvaise opinion à l’égard des innocents. Si elle n’est pas atteinte, elle devient naïveté, voire prémices d’un manque d’honneur vis-à-vis de son épouse.

          La modestie présente une limite : si elle est dépassée, elle devient médiocrité et petitesse. Si elle n’est pas atteinte, elle devient orgueil et arrogance.

          La fierté présente une limite : si elle est dépassée, elle devient orgueil et vil caractère. Si elle n’est pas atteinte, elle devient humiliation et abaissement.

          Le critère commun à tous ces caractères est l’équilibre qui consiste à se positionner dans le juste milieu, entre les deux extrémités que sont l’excès et la négligence. C’est sur cet équilibre que reposent les intérêts de ce bas monde et de l’au-delà. Les intérêts du corps humain même dépendent de cet équilibre. Ainsi, lorsque l’équilibre de certaines humeurs du corps humains se dérègle, les quantités idéales étant dépassées ou non atteintes, il en résulte des problèmes de santé et une diminution des forces proportionnels à la gravité de ce dérèglement. Il en est de même pour les attitudes naturelles du corps, comme le sommeil et la veillée, le manger et le boire, les relations sexuelles, les mouvements du corps, l’exercice physique,  la solitude, la vie en société et autres. Si le serviteur s’inscrit dans le juste milieu en s’éloignant des deux extrêmes condamnables, il aura trouvé l’équilibre. Si en revanche son âme tend vers un des deux extrêmes, elle sera alors déficiente et les carences  succéderont.

          La connaissance des limites est une des sciences les plus importantes, et en particulier celle des limites des ordres et des interdits religieux. Les hommes les plus savants sont ceux dont la connaissance des limites est la plus approfondie, de telle façon qu’ils n’y intègrent pas ce qui n’en fait partie, et n’en excluent pas ce qui y participent. Allah dit :

          « Les bédouins sont les plus endurcis dans la mécréance et l’hypocrisie, et les plus enclins à méconnaître les limites de ce qu’Allah a révélé à Son messager. »

          Les plus équilibrés des hommes sont ceux qui s’inscrivent dans les limites des nobles caractères, des œuvres profanes et religieuses, tant d’un point de vue théorique que pratique. Et c’est d’Allah que provient l’aide.

 

                                                                           Les Méditations d’Ibn Al-Qayyim

5 Commentaires

  1. C’est une tolérance très difficile à maîtriser: limite inférieure et limite supérieure. Il ne faut oublier que nous vivons dans des sociétés où l analphabètisme , l ignorance des préceptes de lislam , l absence des règles de l’éthique et le faible degré de conscience rendent très hypothétique le respect de cette tolérance.

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