En Egypte, le risque de retour à la case départ.

Pour les révolutionnaires et les Frères musulmans, la victoire d’Ahmed Chafik à l’élection présidentielle les ramènerait à l’ère pré-révolutionnaire. D’autant que le conseil constitutionnel vient de dissoudre le parlement

Dégagé par la rue, l’ancien régime reviendra t-il par les urnes ? Cauchemar des révolutionnaires et des Frères musulmans, cette option est pourtant devenue probable. En rejetant la loi rendant inéligible les membres de l’ancien régime, le Conseil constitutionnel a validé la présence d’Ahmed Chafik, dernier premier ministre de Moubarak, au second tour des présidentielles. Et a également dissous le parlement, le jugeant illégal. Le conseil constitutionnel à du même coup enterré les derniers espoirs des révolutionnaires, favorables à une annulation du scrutin, et provoqué la colère des Frères, qualifiant la décision de coup d’Etat.

«Sans surprise» estime Ahmed. Cet habitué de la place Tahrir ne se faisait aucune illusion: «Depuis la chute de Moubarak, l’armée a toujours gardé le contrôle. Notre révolution doit continuer car nous n’obtiendrons rien si ce n’est par la pression populaire». Comme au premier tour, il s’abstiendra: «Des élections sous contrôle militaire, où l’armée supprime des candidats avant le scrutin et avec une cour constitutionnelle à ses ordres ne peuvent être qualifiées de démocratiques». Si certains révolutionnaires optent pour la poursuite des manifestations en cas de victoire de Chafik, d’autres estiment qu’il faut accepter le verdict des urnes. Comme Emad, militant du mouvement du 6 avril, à l’origine de la révolution : «On ne peut réclamer la démocratie et refuser le choix du peuple». S’il votera pour Morsi, le candidat des Frères, qualifié de «moindre mal », il estime paradoxalement  que la victoire de Chafik doit servir de leçon: «Ce sera quatre ans durant lesquels nous devrons nous interroger sur nos manquements. Car nous n’avons pas d’expérience politique et l’ancien régime en profite. Si nous avions uni nos voix envers un candidat pro révolutionnaire, il l’aurait emporté. A nous de nous organiser et de passer de la protestation à la responsabilité politique».

Du côté des Frères, jusqu’à présent majoritaires au parlement, la nouvelle de la dissolution du parlement est un vrai coup de massue, et laisse entrevoir, selon Mohamed Razy, cadre de la confrérie “une ingérence de l’armée dans les élections. Hier l’armée a élargi ses prérogatives en vue du second tour, cela ne laisse présager rien de bon. Nous verrons dans les prochaines heures quelle décision adopter. Mais cela démontre encore plus la nécessité de vaincre Ahmed Chafik dans les urnes” assure t-il. ..

L’Egypte confrontée à un second tour présidentiel de tous les dangers

Si les présidentielles doivent correspondre à la remise du pouvoir de l’armée aux civils, la décision de la cour constitutionnelle de dissoudre le parlement pourrait amener les militaires à poursuivre la période de transition. Un coup d’Etat pour l’opposition

L’élection présidentielle, dont le second tour oppose dès aujourd’hui Mohamed Morsi à Ahmed Chafik, est censée mettre fin à la période transitoire gérée par le Conseil des forces armées. L’institution militaire avait promis de remettre le pouvoir au président et au parlement démocratiquement élus à la fin de l’échéance. Mais avant-hier, coup de tonnerre. Le conseil constitutionnel annonce l’illégalité du parlement, prélude à sa dissolution. Une annonce s’ajoutant à la décision d’élargir les prérogatives de l’armée lui permettant de détenir toute personne troublant l’ordre public. L’armée prépare t-elle son maintien au pouvoir ?

Les Frères et les révolutionnaires menacent

Aucun doute, pour les islamistes et l’ensemble des forces démocratiques, qualifiant les récentes décisions de «véritable coup d’Etat militaire». Tous menacent désormais de «relancer la révolution comme aux premiers jours». «Si le régime revient un an et demi en arrière, nous redescendrons par millions dans la rue, car nous n’avons pas sacrifié nos vies pour rien. L’armée et Chafik doivent savoir que nous nous débarrasserons d’eux avant qu’ils ne se débarrassent de nous» fustige Omar, jeune révolutionnaire, illustrant la montée des  tensions.

Pour l’opposition, la permission donnée à l’armée d’arrêter quiconque trouble l’ordre public prépare la victoire d’Ahmed Chafik et la répression de toute manifestation s’y opposant.

Un malheur n’arrivant jamais seul, Frères et révolutionnaires craignent ce scénario par-dessus tout. Pourtant, des millions d’égyptiens s’apprêtent à voter aujourd’hui pour l’ancien ministre de Moubarak. A commencer par les coptes. A Choubra, quartier du Caire ou vit une importante communauté chrétienne, on vote Chafik pour contrer la montée des islamistes et retrouver un homme qui assurera leur sécurité: «Les Frères mettent en avant l’appartenance religieuse avant la citoyenneté, donc nous serons exclus en tant que chrétiens» s’inquiète Violette. «Morsi n’est jamais venu s’adresser directement à nous pour nous rassurer et nous promettre de protéger nos droits. Nous craignons également en tant que femmes pour notre statut» ajoute Racha. Ces chrétiennes assurent que même l’Eglise suggère discrètement aux fidèles de voter Chafik.

A Hurghada, station balnéaire à 400km au sud du Caire, beaucoup voteront également pour lui. Dans cette région vivant quasi exclusivement du tourisme, la révolution a surtout coïncidé avec la chute de l’économie. Les habitants craignent que la victoire de Morsi n’accentue cette tendance: «Nous avons soutenu la révolution, et personne n’aimait Moubarak. Ici beaucoup de gens soutenaient le socialiste Sabahi, perçu comme le candidat du juste milieu. Bien qu’étant très attachés à l’islam et pas forcement hostiles à Morsi, les habitants voteront massivement Chafik. Car si les Frères interdisent l’alcool ou les maillots sur les plages, les touristes ne reviendront pas. Cela réduirait des milliers de familles à la misère» témoigne Amar, commerçant.

Mohammed Morsi a pourtant toutes les chances de l’emporter. D’une part parce que la confrérie bénéficie d’un réseau militant qui en fait la première force politique du pays. D’autre part parce que le report de voix devrait lui être favorable. A moins que l’armée, une fois de plus, en décide autrement.

Analyse de la situation égyptienne par Farid Omeir

Farid Omeyr, première parution dans la Tribune de Genève

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